CONCEPTS & REPÈRES

la Présence thérapeutique

À la fin de sa vie, le psychologue américain Carl Rogers – pionnier de la psychologie humaniste et inventeur de l’approche centrée sur la personne – confia dans une interview : « J’ai tendance à penser que, dans mes écrits, j’ai trop insisté sur les trois conditions de base de la thérapie que sont la congruence du thérapeute, son regard inconditionnellement positif sur le client et sa capacité d’empathie. Il existe peut-être quelque chose qui englobe et dépasse ces trois conditions, quelque chose qui est véritablement l’élément le plus important de la thérapie – lorsque je suis clairement et manifestement présent. » Rogers a donc entrevu l’importance de la présence en thérapie. De plus en plus de psychothérapeutes sont convaincus du rôle déterminant de cette qualité d’être ; et de nombreuses études montrent que le succès de n’importe quelle psychothérapie dépend davantage de la capacité du thérapeute a être pleinement présent que de la méthode thérapeutique employée par celui-ci.

Les psychologues américains Shari Geller et Leslie Greenberg définissent la présence thérapeutique comme « un état de réceptivité qui implique une ouverture totale au monde intérieur multidimensionnel du client rencontré en psychothérapie, notamment via son expression verbale et corporelle, en même temps qu’une ouverture du thérapeute à sa propre expérience corporelle dans l’instant, afin de pouvoir accéder à la connaissance, à la compétence et à la sagesse qui se manifestent à travers ce vécu corporel ». Ils insistent sur le fait que « cela demande d’être en contact avec l’entièreté de soi, tout en étant ouvert et réceptif à ce qui est poignant dans le moment présent, et de s’immerger dans cette expérience avec un sens élargi de l’espace et une expansion de l’attention et de la perception ». Et ils ajoutent que « cet état de conscience ancré, immergé et expansé est accompagné de l’intention d’être avec et pour le client, au service de son processus thérapeutique ». (Geller S.M., Greenberg L.S., Therapeutic Presence : A Mindful Approach to Effective Therapy, Washington DC, American Psychological Association, 2012, p.7)

À l’EDLPT, nous appelons « présence thérapeutique » la qualité d’être qui permet de se rencontrer soi-même et de rencontrer l’autre, dans l’entièreté de ce que nous sommes, sans jugement, en manifestant l’acceptation inconditionnelle qui permet d’abandonner les défenses névrotiques de nos Moi respectifs pour accéder au silence et à la paix de notre essence commune – le Soi. Lorsque cette qualité de présence est manifestée par un psychothérapeute, elle aide le patient à entrer dans le processus thérapeutique qui mène à la prise de conscience et à l’abandon des défenses de son Moi, ainsi qu’à la découverte et à l’actualisation des ressources du Soi. Toutefois, nous considérons qu’il n’est pas nécessaire de se retrouver face à un patient dans le cadre d’une consultation de psychothérapie pour faire de notre présence un outil de transformation et de guérison. Notre présence peut se réveler tout aussi apaisante et épanouissante, tant pour nous-même que pour autrui, dans l’ensemble de nos relations sentimentales, amicales, familiales ou professionnelles.

Utilisée dans un contexte médical, la présence du soignant réveille des ressources d’autoguérison chez le soigné. Car le silence et la paix du Soi remettent ce dernier en contact avec la source de sa vitalité. Tout simplement parce que la détente créée par le système nerveux parasympathique déclenche les mécanismes de récupération, de réparation et de régénération de l’organisme. Les sentiments de joie et d’enthousiasme associés à l’activité parasympathique (elle-même liée à l’activation du cortex préfrontal gauche du cerveau) traduisent cette vitalité retrouvée. Par ailleurs, le non-jugement, la bienveillance et la confiance réciproque qui s’instaure dans la présence, permet une communication plus efficace entre le soigné et le soignant, une meilleure adhésion du soigné aux traitements proposés et l’apparition de meilleurs résultats thérapeutiques.

En outre, la présence à soi et à l’autre favorise l’intuition, l’empathie et la résonance empathique – voire même la résonance énergétique. La posture juste (ancrée, redressée et remplie, ouverte, centrée, fluide) qu’elle permet d’adopter crée alors un champ d’énergie et d’information favorable pour une rencontre au plus haut niveau d’humanité – une rencontre de Soi à Soi, à l’essentiel, en contact avec ce qui rend éminemment vivant.

la Posture juste

La présence à soi et à l’autre est un état d’observation et d’écoute silencieuse, au-delà de la pensée, durant lequel le sentiment d’être un Moi séparé s’évanouit pour laisser la place à l’expérience non-duelle d’être le Soi commun à tous les êtres humains, l’Essence paisible et silencieuse partagée par tous les êtres vivants. Automatiquement, les peurs et les défenses névrotiques de notre personnalité disparaissent, remplacées par la confiance et la bienveillance. Il est alors plus facile de rester dans la posture neutre et apaisée que nous appelons la posture juste – une qualité d’être, tant sur le plan physique, émotionnel et intellectuel, débarrassée de toutes réactions névrotiques, permettant d’exprimer des réponses justes, respectueuses de l’équilibre et de l’harmonie nécessaire pour que la vie puisse s’épanouir pleinement.

Un bon moyen de comprendre cette posture juste est de se pencher sur les travaux de Wilhelm Reich et d’Alexander Lowen – les pionniers des psychothérapies psycho-corporelles. Dans son Analyse des caractères, publiée en 1933, Wilhelm Reich explique comment les traumatismes émotionnels de l’enfance et les grandes peurs existentielles associées à ces traumatismes, engendrent des tensions corporelles qui, à force de se répéter, finissent par déformer le corps. Il explique que la contention physique ainsi produite permet de diminuer la perception désagréable des émotions liées au traumatisme vécu par l’individu. En soi, ce mécanisme de défense est plutôt positif car un ressenti trop vif des émotions empêcherait l’individu de réagir de façon suffisamment efficace pour assurer sa survie. Cependant, Reich montre que la logique névrotique recrée à la fois le traumatisme émotionnel que l’on cherche à éviter et la défense corporelle susceptible de diminuer la perception de la souffrance provoquée par ce traumatisme. Il décrit comment chaque blessure émotionnelle entraîne des tensions et des déformations corporelles bien spécifiques. Ces « armures caractérielles », comme il les appelle, lui permettent d’identifier des types morphologiques révélateurs des traumatismes émotionnels à l’origine de chaque type de névrose. Et, fort de son expérience de psychanalyste, il constate que le relâchement des tensions corporelles libère les informations émotionnelles qui y sont associées et, automatiquement, réinforme le schéma des pensées ; il s’en suit une véritable guérison émotionnelle, l’abandon de la défense corporelle et la fin de la logique névrotique qui recréait le traumatisme de départ. Sur base de ces constatations, Reich a proposé une approche thérapeutique – la végétothérapie – destinée à libérer les zones de contention émotionnelle à l’aide de mouvements, de pressions, de massages et d’exercices respiratoires. Comme son nom l’indique, la végétothérapie agit sur le système nerveux autonome (aussi appelé « végétatif ») en corrigeant le déséquilibre entre la tension sympathique et le relâchement parasympathique. Très souvent, au cours des séances, le relâchement des tensions corporelles s’accompagne de puissantes décharges émotionnelles : des convulsions et des tremblements se répandent à travers tout le corps ; des larmes se mettent à couler et des sanglots ne peuvent pas être réprimés ; l’énergie contenue dans les contractures est libérée et une profonde sensation de bien-être envahit le patient. Reich compare le plaisir éprouvé à celui de l’orgasme.

Dans les années 1950, Alexander Lowen et John Pierrakos – deux médecins, anciens patients et élèves de Reich – ont traduit le concept des armures caractérielles en termes de blocages énergétiques. L’« analyse bioénergétique » qu’ils ont proposé comporte une lecture reichienne du corps, l’examen du vécu du patient et une série d’exercices physiques et respiratoires destinés à libérer l’énergie contenue dans les contractures corporelles. Ici, aussi, la libération de certaines tensions corporelles peut s’accompagner de fortes décharges émotionnelles. Les patients pleurent, crient, frappent des poings sur un coussin, d’une façon totalement spontanée sans pouvoir contrôler leur catharsis. Du point de vue d’un spectateur qui n’a jamais fait ce genre d’expérience, de telles manifestations peuvent paraître fabriquées. Cependant, malgré leur caractère spectaculaire, ces décharges émotionnelles sont bien réelles, authentiques et totalement irrépressibles. Le relâchement physique et l’apaisement mental qui s’en suivent sont profonds et durables. La transformation est, en fait, une guérison.

On pourrait dire que la libération des tensions corporelles aident le Moi névrotique – l’Ego – à guérir ses blessures émotionnelles ; et que l’énergie ainsi remise en circulation permet à l’individu d’expérimenter la pleine vitalité du Soi apaisé – l’Essence de l’être, qui est la source de sa créativité, la possibilité d’inventer un futur où les blessures du passé ne se répéteront pas. Le fait de vivre cette transformation à un niveau énergétique, à travers les émotions vécues en conscience dans le corps, est une formidable initiation pour développer plus de présence à soi, plus de présence au Soi – plus de présence à l’Essence, plus de contact avec l’essentiel.

Si l’on reprend les observations de Wilhelm Reich et d’Alexander Lowen, on constate que les différents types d’armures caractérielles ou de blocages énergétiques qu’ils ont identifiés, génèrent des postures corporelles bien spécifiques. Chacune de ces postures expriment parfaitement la nature de la défense névrotique à l’origine de l’apparition de l’armure caractérielle ou du blocage énergétique concerné. Le corps se révèle donc être le lieu d’un langage que nous pouvons apprendre à décoder. Pour nous y aider, Reich et Lowen ont décrit cinq grands types de caractères qui constituent cinq grandes défenses du Moi – cinq névroses associées à cinq traumatismes émotionnels en lien avec cinq grandes peurs existentielles – à l’origine de cinq types de postures physiques, émotionnelles et intellectuelles :

  • la posture schizoide naît de la peur d’être rejeté ou de ne pas pouvoir trouver sa place dans un environnement jugé hostile ; elle est associée à une stratégie de fuite et d’évitement et, au bout du compte, recrée exactement l’impossibilité de trouver sa place
  • la posture orale naît de la peur d’être abandonné ; elle est associée à une réaction de collapsus avec l’impression d’être vide et incapable de se suffire à soi-même ; elle entraîne donc de l’attachement et de la dépendance vis-à-vis autrui et, finalement, elle empêche de se sentir rempli de soi et capable d’autonomie
  • la posture masochiste naît de la peur d’être humilié et contraint de faire ce que l’on ne désire pas ; elle est associée à une stratégie de fermeture et de repli sur soi qui, très rapidement, expose au risque d’être humilié à nouveau puisque, en se cachant, on ne montre pas aux autres les limites qu’ils devraient respecter
  • la posture psychopathe et narcissique naît de la peur d’être contrarié dans sa volonté de toute-puissance, d’être trahi ou manipulé et de perdre le contrôle ; elle favorise l’élaboration d’une stratégie de contrôle par la séduction ou par l’agression qui, inévitablement, finit par provoquer le sentiment redouté de perdre le contrôle puisque, tôt ou tard, les autres tentent d’échapper à l’emprise que l’on cherche à exercer sur eux
  • la posture rigide naît de la peur de ne pas être accepté tel que l’on est et de ne pas pouvoir être spontané et authentique ; du coup, elle est associée à une stratégie de répression émotionnelle dans un corps rigidifié par des tensions et des crispations qui empêchent, malheureusement, toute spontanéité et toute authenticité

Nous avons tous été confrontés aux mêmes peurs, en fonction d’une chronologie précise liée à la succession des différentes étapes de notre développement. Nous avons donc tous adopté et expérimenté les différentes postures névrotiques décrites par Reich et Lowen. Toutefois, chacun d’entre nous a plus ou moins misé sur l’une ou l’autre de ces stratégies d’adaptation car, à chaque étape de notre développement individuel, nous avons rencontré de plus ou moins grandes difficultés. Ce que nous appelons notre « caractère » apparaît donc comme la somme de toutes les postures névrotiques assemblées selon des proportions variables, et pouvant être adoptées en alternance selon les circonstances.

Reich et Lowen ont montré que, de la même façon qu’un sourire imprimé sur notre visage peut changer nos émotions et la manière dont nous pensons, les postures de notre corps peuvent modifier nos intentions et notre façon répondre aux situations. Il n’est donc pas nécessaire de réfléchir très longtemps aux causes de nos névroses pour déjouer le piège dans lequel nos différentes peurs nous entraînent. Il suffit de prendre conscience de la posture physique engendrée par chacune de nos stratégies défensives et de décider de l’abandonner pour revenir à une posture neutre, ni offensive, ni défensive. Dès que nous sommes conscient de l’une de nos postures corporelles, dans l’instant, nous pouvons la transformer pour revenir à la posture juste. Cet ajustement produira des effets instantanés tant au niveau émotionnel qu’au niveau intellectuel.

Le mot ajustement décrit parfaitement ce qui se passe dans la réalité. Car il serait faux de croire que la correction opérée se maintient définitivement. Quelle que soit la situation à laquelle nous sommes confronté, quelle que soit la personne avec laquelle nous sommes en relation, nos peurs se réactivent sans cesse et les stratégies de défenses du Moi se remettent en place automatiquement. Il faut donc de la vigilance – de la présence au Soi – pour ajuster notre posture, un instant après l’autre. Si l’on reprend les différentes postures névrotiques décrites par Reich et par Lowen, on constate que les ajustements nécessaires pour passer d’une stratégie offensive ou défensive à un position neutre consistent à transformer :

  • la fuite (schizoïde) en ancrage
  • le collapsus (oral) en redressement et en remplissage depuis l’intérieur de soi
  • la fermeture et la contention (masochiste) en ouverture
  • le contrôle (psychopathe) sur monde extérieur en centrage
  • la tension et la raideur (rigide) en souplesse et en fluidité

La posture juste consiste donc à être ancré dans la réalité du présent, relié au noyau profond qu’est le Soi, les deux pieds bien sur terre ; redressé et rempli de la vitalité du Soi, sans dépendre d’autrui ; ouvert tout en restant centré, sans avoir besoin de contrôler le monde autour de nous ; et suffisamment souple pour nous adapter à ce qui est, car nous sommes apaisé et relié à l’essentiel. Cette posture est exactement celle que les taoïstes appellent wu wei (le « non-agir » qui est un non-réagir) ou wu ji (la vacuité absolue, l’unité primordiale, le réservoir de tous les potentiels, qui se manifeste à travers la dualité yin et yang du tai ji).

De ce point de vue le qigong et les arts martiaux internes chinois (comme le taijiquan et le bagua zhang) permettent d’apprendre à percevoir les mouvements qui éloignent ou, au contraire, qui rapprochent de la posture idéale. Chacun de ces mouvements traduit une intention et est animé par une force – une énergie – qui détermine une action. On constate alors qu’il existe six mouvements énergétiques différents :

  • s’extraire, se retirer, s’absenter, s’enfuir, disparaître (défense schizoïde)
  • faire venir à soi, tirer, aspirer, prendre et se nourrir (défense orale)
  • fermer, contenir, cacher (défense masochiste)
  • aller vers, donner, pousser, envahir, contrôler (défense psychopathe)
  • bloquer, figer (défense rigide)
  • laisser faire, lâcher prise, débloquer, ouvrir, permettre (pour un retour à la posture apaisée et non défendue)

Plus on est présent à soi, plus il est facile de percevoir ces mouvements énergétiques à l’intérieur de soi. Plus on est présent à l’autre, plus il devient aisé de les détecter chez lui aussi. Les positions et les gestes que l’autre imprime à son corps, l’expression de ses yeux, le ton de sa voix, le contenu de son discours. Toutes ces informations renseignent sur la posture plus ou moins défensive de la personne avec laquelle nous sommes en relation. De plus, par résonance empathique, nous pouvons parfois percevoir à travers notre propre corps, les mouvements énergétiques qui se produisent dans le corps de l’autre. L’enjeu est alors de maintenir notre posture apaisée (ancrée, redressée, remplie, ouverte, centrée et souple) pour éviter de réagir de façon conditionnée en adoptant à notre tour une posture défensive. Car celle-ci ne ferait qu’entretenir une dynamique énergétique malsaine entre nous et l’autre.

Maintenir la posture juste face à la posture névrotique d’autrui n’est pas facile. Et pour cause : la plupart du temps, la posture névrotique de l’un induit chez l’autre une réaction opposée et tout aussi névrotique. Les dynamiques relationnelles malsaines sont donc fréquentes et variées. Elles constituent le quotidien des rapports humains. Ainsi, par exemple, il suffit que l’un des protagonistes pousse vers l’autre avec l’intention d’envahir son espace intime ou de le contrôler, pour que celui-ci réagisse en poussant à son tour (ce qui déclenche un conflit), en se fermant (ce qui bloque la relation), ou en prenant la fuite (ce qui met fin à la relation). L’inverse se produit souvent également : l’un des protagonistes a tendance à s’extraire de la relation, l’autre réagit en envahissant l’espace laissé libre par le premier (ce qui incite ce dernier à fuir davantage), ou en se fermant (ce qui finit par rompre le lien entre les deux). Autre cas de figure : l’une des deux personnes en relation aspire l’énergie de l’autre pour combler une impression de vide au fond d’elle-même, l’autre réagit en s’éloignant (ce qui accentue la sensation de manque et le désarroi de la première), en se fermant (ce qui incite la première à envahir son espace intime afin de pouvoir continuer à accaparer son attention et, ainsi, de lui prendre de l’énergie), ou en se laissant faire (ce qui finit par l’épuiser et, au bout du compte, l’oblige de mettre un terme brutal à la relation).

Attraction, séduction, manipulation, tentative de contrôle, agression, domination, soumission, dépendance, repli sur soi, fuite, répulsion. Peur d’être rejeté, abandonné, humilié, trahi, jugé. Attentes, frustrations, déceptions. Les grands thèmes de la tragédie humaine sont rejoués de manière répétitive. Non conscient des traumatismes à l’origine des dynamiques relationnelles névrotiques dans lesquelles nous sommes engagés, nous réagissons de façon conditionnée et, très souvent, nous recréons, chez nous-mêmes et chez autrui, les traumatismes à éviter ; nous sommes donc condamnés à nous faire subir, les uns et les autres, la souffrance générée par nos réactions automatiques. La seule façon de mettre un terme à ce cercle vicieux est de devenir présent à nous-même et à l’autre, de nous désidentifier de notre Moi et de laisser le Soi (la pure conscience) nous guider pour adopter la posture juste qui ne réactive aucune blessure du passé, ni chez nous, ni chez l’autre. D’un point de vue énergétique, cette posture ne produit aucun mouvement en nous, elle est calme, ancrée, centrée, ouverte et fluide ; elle induit donc peu de réactions névrotiques chez l’autre et, de ce fait, elle lui permet, à son tour, de s’apaiser, de s’ancrer, de se centrer, de s’ouvrir et de s’assouplir. Nous co-créons alors une relation de partage, de respect et de confiance – une vraie relation d’amour.

Il est important de se rendre que, des deux protagonistes engagés dans la relation, c’est toujours celui qui est le plus présent à lui-même, qui devrait faire l’effort d’adopter la posture susceptible d’induire cette co-création vertueuse. En d’autres mots : c’est toujours le plus conscient des deux qui doit arrêter de simplement réagir de façon névrotique pour commencer à répondre d’une manière ajustée et thérapeutique, que cela soit dans un cabinet de psychothérapie, au chevet d’un malade à l’hôpital, ou dans la vie de tous les jours, dans n’importe quel type de relation humaine, dans n’importe quelle circonstance. Dit autrement encore : c’est le plus éveillé des deux qui a la responsabilité de faire évoluer la relation vers la guérison (le mot « respons-abilité » ne signifie-t-il pas que l’on est habilité à répondre en conscience, au lieu de simplement réagir de manière conditionnée ?).

Dans l’expérience de ceux qui la pratiquent, la posture juste permet de déjouer les stratégies névrotiques des personnes qui ne sont pas encore capables d’adopter cette posture idéale. Elle est efficace pour induire chez autrui l’apaisement nécessaire à la prise de conscience de ses traumatismes du passé et à l’abandon de ses défenses du présent. Cette induction se produit à la fois par mimétisme mais aussi par le phénomène de résonance empathique – véritable résonance énergétique – entre nous et l’autre. Cependant, chacune des postures névrotiques auxquelles nous avons affaire induit chez nous une réaction qui varie en fonction de nos propres traumatismes du passé. Les ajustements que nous devons effectuer pour maintenir ou pour retrouver notre posture juste doivent donc être adaptés d’une relation à l’autre, et même d’un instant à l’autre. Cela demande une grande vigilance, une grande présence à soi et à l’autre, une réelle présence au Soi.

 

la Présence à soi

Faire l’expérience de la présence à soi ne consiste pas simplement à être attentif aux sensations, aux émotions et aux pensées qui, à chaque instant, s’offrent à la conscience discriminante. Ceux qui ont déjà pratiqué la méditation le savent : nos sensations, nos émotions et nos pensées ne sont que des phénomènes passagers. Nous avons à peine le temps d’en prendre conscience que, déjà, ils disparaissent pour laisser la place à d’autres. L’enjeu est de ne pas nous laisser emporter par ce flux incessant et de simplement l’observer avec détachement, un instant après l’autre. Nous avons alors la possibilité de percevoir le silence et la paix qui existent de façon immuable, à l’arrière-fond – au-delà de la confusion de nos sensations, des perturbations de nos émotions et de l’agitation de nos pensées. C’est seulement à ce moment-là que nous sommes vraiment présent à tout ce qui se passe en nous.

L’expérience de la présence à soi est inhabituelle car nous sommes rarement à la fois assez attentif et assez paisible pour pouvoir observer de manière détachée les phénomènes transitoires qui s’offrent à notre conscience discriminante et, en même temps, écouter le silence qui règne dans les profondeurs de notre être. Dès que nous y parvenons, nous découvrons que nous ne sommes pas fondamentalement nos sensations, nos émotions et nos pensées puisque celles-ci ne sont que des phénomènes passagers. Seuls le silence et le calme demeurent en permanence au fond de nous. Faire l’expérience de cette paix intérieure nous amène à reconsidérer la nature de notre Essence. Nous ne nous identifions plus au Moi névrotique (l’ensemble des mécanismes d’adaptation et de défense qui constitue notre personnalité – notre Ego apeuré et conditionné). Nous ne nous identifions plus non plus à la conscience discriminante (l’observateur ou le méditant en nous) qui porte son attention sur les différents constituants (sensations, émotions et pensées) du Moi. Car, dans cette qualité de présence paisible et silencieuse, nous nous rendons compte que, au-delà des perceptions et des interprétations mentales, nous sommes pure conscience – le Soi apaisé et non personnel qui ne dit pas « je suis ceci ou cela » mais tout simplement « Je suis » (« Je suis indépendamment de ceci ou de cela »).

Ainsi, la présence à soi est, en fait, la présence au Soi ; nous pourrions même dire la présence du Soi. Or, le Soi est, nous l’avons vu, acceptation inconditionnelle de ce qui est, silence et calme, confiance absolue, vide rempli de tous les possibles, expérience de non-dualité, sentiment d’être relié à tout ce qui est, oubli des préoccupations personnelles au profit des intérêts universels. Sa sagesse génère des comportements apaisés, respectueux de l’équilibre et de l’harmonie indispensables pour que la vie puisse s’épanouir pleinement en tout ce qui existe ; elle recommande d’aller à l’essentiel, dans la simplicité et dans l’authenticité. La joie qui se manifeste alors n’a rien à voir avec le contentement qui naît de la réduction des frustrations du Moi ; elle est sans objet, elle ne dépend pas des conditions extérieures mais plutôt de la connexion au noyau profond de l’être – le Soi qui est source de la pleine vitalité et de la créativité (le mot joie vient du latin gaudia dont la racine indo-européenne est –yug qui signifie lier, relier, réunir, faire l’unité). Il s’agit de la joie d’être vivant, de la joie de vivre, tout simplement. Le Soi ne perd pas d’énergie à refouler des souffrances, mettre en place des défenses et créer une personnalité destinée à survivre ; au contraire, il accueille tout ce qui est, sans dépenser d’énergie, et il se laisse être dans la détente en utilisant l’énergie disponible pour entretenir l’élan de vie (la flamme de vie) ; il est la vie qui engendre et nourrit la vie ; il autoproduit son énergie, sa vitalité et son enthousiasme (du grec en théos : dieu à l’intérieur, enthousiasmos : transport divin, enthousiazein : être inspiré par la divinité).

Parler de la présence à soi en ces termes peut paraître mystique ou religieux. L’expérience du Soi n’est pas habituelle, elle n’est pas ordinaire, elle est extra-ordinaire. Elle dépasse ce que nous qualifions d’« humain » (ce qui de l’ordre du Moi) ; nous lui attribuons donc une dimension supérieure ou plus profonde qui nous paraît de l’ordre du « divin » (au-delà du Moi). Voilà pourquoi, dans le langage de certains, le Soi correspond à la part divine – la source de vie – qui est en chaque individu. Cependant, il n’est pas nécessaire de faire appel à l’existence d’un dieu personnel et créateur pour expliquer comment l’expérience de la pure conscience procure une sensation de vie intense et joyeuse. L’apparition de cette sensation peut s’expliquer en des termes neurophysiologiques. En effet, chaque fois que le mental s’apaise (chaque fois que les sensations, les émotions et les pensées diminuent en fréquence et en intensité), l’individu éprouve un calme intérieur associé à une profonde détente corporelle dûe à l’activation du système nerveux parasympathique. Celle-ci déclenche les mécanismes de récupération, de réparation et de régénération de l’organisme, gages de la préservation d’une bonne santé. En même temps, le cortex préfrontal gauche du cerveau s’active de manière préférentielle et facilite l’émergence d’émotions agréables (joie et enthousiasme) qui génèrent le sentiment d’une grande vitalité. En revanche, dès que le calme intérieur est masqué par l’hyperactivité du mental (nous disons bien « masqué » et pas « troublé » car, à l’instar du bleu du ciel et de la lumière du soleil qui demeurent inchangés derrière les nuages, le calme intérieur reste intact et toujours accessible malgré les perturbations qui empêchent de le percevoir), la conscience discriminante est saturée d’informations (sensations confuses, émotions désagréables, pensées agitées) au point de générer un sentiment de séparation. Le sentiment d’être un Moi différent des autres, accompagné du sentiment d’être déconnecté de la partie profonde de soi, crée une impression d’insécurité. Dans ce cas, c’est le cortex préfrontal droit du cerveau qui s’active préférentiellement (il est à noter que l’hémisphère cérébral droit est particulièrement influencé par les expériences précoces de la vie, les souffrances émotionnelles et les mécanismes instinctifs de défense). L’émergence d’émotions désagréables (peur, anxiété, colère) s’en trouve facilitée. En même temps, une réaction de stress est enclenchée du fait de la stimulation du système nerveux sympathique. Celle-ci prépare l’individu à défendre les intérêts de sa personne (son Moi). Cependant, si elle perdure trop longtemps, elle finit par entraîner une série de perturbations hormonales et une diminution des défenses immunitaires qui fragilisent l’organisme. Il paraît donc important de pouvoir régulièrement contrebalancer cette fragilisation due à une trop forte identification au Moi, en redevenant présent au Soi paisible et silencieux (ce qui revient à faire l’expérience de la pure conscience).

Ainsi, la tension physique et psychique renseigne sur l’état de déconnexion par rapport au Soi ; alors que la détente physique et psychique indique, au contraire, une bonne connexion avec ce noyau de vitalité. Il est donc utile que chaque individu puisse développer la capacité d’attention de sa conscience discriminante pour mieux percevoir les symptômes de la tension physique (raideurs et douleurs) et de la tension psychique (émotions désagréables, irritabilité, fatigue). Ces symptômes traduisent la perte de fluidité, la perte d’aisance – le dis-ease (dit-on en anglais) – qui peut mener à la maladie. Dès que l’on constate leur apparition, il est important de respirer profondément afin de rétablir la balance entre l’activité des systèmes nerveux sympathique et parasympathique. Automatiquement, cela génère la détente et l’apaisement nécessaires pour briser le cercle vicieux qui s’instaure dès lors que le stress dû à l’activation du système nerveux sympathique est non seulement la conséquence mais aussi la cause de la déconnexion par rapport au noyau de vitalité (aussi appelé la « source de vitalité »). Le rôle primordial de la respiration dans la reconnexion à cette sensation de pleine vie explique sans doute pourquoi le souffle – spiritus chez les Romains, pneuma chez les Grecs, ankh chez les Égyptiens, prana chez les Indiens, qi chez les Chinois – est une notion essentielle dans de nombreuses spiritualités. Quant aux mots « noyau » et « source », ils traduisent l’expérience rapportée par ceux qui sentent la connexion au Soi – le sentiment d’être au plus profond le simple « Je suis », apaisé et joyeux, qui est à l’origine de tout ce qui est expérimenté et conscientisé.

Personne ne peut survivre indéfiniment dans l’état de tension et de stress provoqué par l’identification au Moi. Il est absolument nécessaire de pouvoir prendre du recul pour se désidentifier de l’Ego, apaiser le mental et générer des émotions agréables. Comme l’a bien montré Barbara Fredrickson dans sa broaden-and-build theory of positive emotions (la théorie de l’élargissement et de la construction grâce aux émotions positives), les émotions désagréables (souvent qualifiées de négatives) qui surviennent lorsque l’on est trop identifié à l’Ego, sont des émotions utiles pour survivre à court terme car elles sont accompagnées de pensées étroites, focalisées sur les détails, répondant à des schémas stéréotypés et conditionnés qui permettent de réagir dans l’immédiat pour éviter un danger. Tandis que les émotions agréables (souvent qualifiées de positives) qui apparaissent lorsque l’on est suffisamment désidentifié de l’Ego, sont des émotions absolument nécessaire pour vivre sur le long terme car elles favorisent une vision d’ensemble, la flexibilité et la créativité de la pensée, l’élaboration de raisonnements inhabituels, la résolution de problèmes difficiles, ainsi que la mise en place de réponses comportementales apaisées, réfléchies et constructives. En outre, ces émotions agréables rendent celui qui les éprouvent plus ouvert et plus sympathique ; elles favorisent donc la création de relations amicales qui peuvent se révéler très précieuses sur le long terme.

Celui qui est dans l’état paisible et joyeux de la pure conscience possède un grand charisme. Il n’a pas besoin de parler ni d’agir, sa seule présence apporte de la paix et du réconfort. Les autres le perçoivent comme un être lumineux et sage. Ses attitudes, ses paroles et ses actions paraissent justes, en lien avec l’essentiel, guidées par la générosité et l’altruisme. Il dégage une grande fluidité. Ses yeux « écoutent » tout ce qui est sans réagir, ils s’ouvrent sur un vaste espace intérieur ; on a le sentiment d’y plonger comme dans un océan. Son regard paisible et bienveillant exprime la joie d’être vivant, simplement présent. N’étant pas identifié à l’Ego, il ne revendique nullement la lumière et la sagesse que les autres lui attribuent ; il ne dit jamais « ma lumière » ou « ma sagesse » mais bien « la lumière » et « la sagesse ». Et lorsque il témoigne de son expérience durant les moments de pure conscience, il dit avoir l’impression de s’abandonner à ce qui est, de s’oublier complètement, de ne pas réfléchir, de se laisser « traverser » par des mots justes qui viennent d’ailleurs, ou de se laisser « inspirer » par une voix qui surgit des profondeurs de l’être. Certains font référence à une divinité ou à un guide spirituel désincarné pour expliquer l’origine de leur inspiration et de leurs intuitions. D’autres, moins influencés par des représentations dualistes, préfèrent ne pas apporter d’explication et se contentent d’affirmer qu’ils se sentent reliés aux principes fondamentaux de la vie – des principes qui sont inscrits au plus profond de chacun et auxquels on peut accéder lorsque l’on a suffisamment d’espace et de silence à l’intérieur de soi pour les laisser remonter à la surface et les écouter sans les juger ou les analyser. Pour eux, le Soi n’est pas assimilable à un divinité extérieure, ni même à un « bon génie » intérieur (l’eudaimon des anciens Grecs) ; il est non personnel, on ne peut donc le personnifier. Dans leur expérience, la présence au Soi – présence du Soi – est pure présence, elle est la Présence. « La Présence n’est entière qu’en votre propre absence », disait Jean Klein. Cette Présence là est la porte de l’Éveil.

Dans de nombreuses traditions spirituelles, l’Éveil est décrit comme une « illumination » – une « apocalypse » (de apokalupsis en grec : la levée du voile, la révélation), une « seconde naissance », une « vision direct du réel » – au cours de laquelle le mental se tait et la pure conscience constate l’illusion dans laquelle l’individu vivait jusqu’alors en croyant être un Moi séparé. Il s’en suit un état de grâce qui dure plus ou moins longtemps, caractérisé par un « sentiment océanique », un profond calme intérieur, la vision claire de l’impermance et de la vacuité de toute chose, le sentiment d’être uni à la totalité et même de devenir cette unité. Après avoir connu une telle extase, l’individu constate généralement que les conditionnements de sa personnalité se manifestent encore mais il ne s’y identifie plus ; il les observe et il a en lui suffisamment d’espace pour ne plus simplement réagir mais plutôt agir en conscience afin de créer l’équilibre et l’harmonie qui permettent de maintenir la paix intérieure. Ainsi, l’Ego n’est pas détruit, il est simplement englobé dans quelque chose de plus vaste que lui, à savoir le Soi – la pure conscience éveillée qui est aussi acceptation inconditionnelle de ce qui est. Le mental continue à fonctionner (l’en empêcher est impossible), mais il ne commande plus ; il sert. Les aptitudes, les capacités et les qualités du Moi sont mises au service du Soi. Cela n’empêche pas ceux qui ont connu un tel éveil spirituel d’avoir à traverser des moments parfois très sombres, des « nuits obscures de l’âme » comme les appelaient Jean de la Croix. Celles-ci surviennent sans que l’on puisse les prévoir ni les empêcher. Tout ce qui dans le passé procurait du plaisir perd son sens, l’individu peut avoir des pulsions suicidaires, il frôle parfois la psychose, il a l’impression de traverser un désert dans lequel il est confronté à ses monstres intérieurs, il rencontre l’ombre – sa propre ombre – qui cache la lumière. C’est alors le temps du lâcher prise, de l’acceptation inconditionnelle de ce que l’on découvre en soi, de la bienveillance pour soi, de l’amour et de la compassion, de l’humilité, du renoncement, du deuil (de l’image du Moi idéalisé) et de la purification. Le chemin spirituel est rarement une partie de plaisir mais la libération à laquelle il conduit est source de la plus grande joie.

Pour certains l’Éveil se manifeste d’emblée de façon définitive. Ils connaissent alors la « réalisation du Soi » que les hindouistes appellent samadhi (sam : complet, adhi : repositionnement ; le repositionnement complet de l’être, l’accomplissement qui survient lorsque l’âtman – le dieu intérieur – fusionne avec le brahman – l’Absolu – et donne accès à moksha : la libération du cycle des renaissances). Les bouddhistes appellent également la réalisation du Soi samadhi (ou satori dans le Zen) : l’établissement dans l’Éveil qui donne accès à bodhi – la Connaissance parfaite qui mène au nirvana qui est la libération du samsara, (le cycle des conditionnements et de la souffrance). Les chrétiens, quant à eux, décrivent parfois cette expérience comme « la Conversion » ou la « Résurrection ». Cependant, qu’il soit soudain, complet et définitif ou progressif et entrecoupé de « nuits obscures de l’âme », le véritable Éveil se produit toujours de façon inattendue et spontanée, sans qu’il ait été recherché. Plus on l’espère, moins il peut se manifester. Car l’Éveil ne peut être vécu dans l’attente, il n’est possible que dans la pure conscience du présent. C’est l’Ego qui attend et espère. Bien souvent il veut se valoriser en s’attribuant le mérite d’être éveillé ; il perpétue alors un sentiment de séparation qui empêche la dissolution du Moi dans le Soi.

Par ailleurs, le véritable Éveil dépend toujours de ce que les soufis appellent « l’œil du cœur » (« les réalités cachées derrière les apparences ne peuvent être perçues que par l’œil du cœur », dit-on dans l’islam) – l’amour inconditionnel (non soumis aux critères du mental conditionné). Les bouddhistes insistent, eux aussi, sur la place central du cœur lorsqu’ils désignent l’engagement sur la voie de l’Éveil – la bouddhéité – par le mot bodhicitta : l’esprit d’Éveil ; car bodhi signifie l’Éveil et citta le « cœur-esprit ». En science nous disposons d’études qui montrent que, dans des situations de stress psychologique, des personnes entraînées à la méditation ont une activation préférentielle de leur cortex préfrontal gauche, au lieu de l’activation du cortex préfrontal droit qui se produit habituellement dans ce genre de circonstances. Elle réagissent alors de façon plus « éveillée » : à la place des émotions désagréables, des pensées négatives et des comportements de défenses automatiques qui surviennent généralement dans les situations de stress, elles ont des émotions agréables, des pensées positives ainsi que des réactions paisibles et constructives. Le cortex préfrontal gauche paraît donc jouer un rôle important dans la survenue de la Présence et de l’Éveil spirituel (alors que le droit apparaît davantage impliqué dans la gestion automatique des situations rappelant les souffrances émotionnelles du passé, face auxquelles il déclenche des réactions stéroptypées et répétitives). Ce cortex préfrontal gauche favorise non seulement l’émergence d’émotions agréables mais aussi ainsi la stimulation du système nerveux parasympathique dont le nerf vague régule l’activité du cœur. Les neurosciences expliquent donc à la leur façon pourquoi ceux qui méditent et développent une plus grande présence au Soi attribuent une place centrale au lien entre le mental apaisé et le cœur (le concept du « cœur-esprit » – citta – des bouddhistes illustre parfaitement l’importance de ce lien).

Développer une présence apaisée, attentive et silencieux, n’est pas facile dans nos sociétés bruyantes et pressées où tout est organisé pour que les individus vivent à la superficie d’eux-mêmes. Nos sociétés sont très névrotiques. On y est terrifié par la perspective de la mort. On y valorise la pensée au détriment de l’expérience. On y encourage la performance et la possession (qui permettent de soutenir un système économique basé sur la production et la consommation de biens matériels) quitte à ne pas respecter les principes qui fondent la vie, la vitalité et la bonne santé. On y admire l’artifice, on y est fasciné par les apparences. On y récompense l’individualisme et l’égoisme ; on n’y pense qu’en terme d’hédonisme (recherche du plaisir pour le plaisir, un plaisir qui se veut ataraxie – absence de trouble – et apathie – absence de passion, une véritable anesthésie) ; on y dépense sans compter pour accroître le confort et la sécurité (quitte à se priver de belles opportunités d’apprendre, de grandir et d’exercer sa liberté de choix) et, lorsque la souffrance se manifeste, on préfère la supprimer à coup de médicaments (antidouleurs et antidépresseurs) plutôt que d’essayer de comprendre ses causes profondes pour y remédier ; on invente toutes sortes de divertissements qui empêchent d’accéder au silence intérieur qui, au-delà du mental, s’ouvre sur la pure conscience et permet de connaître l’Éveil ; on reste donc dans l’ignorance des véritables causes de la souffrance et on connaît l’impuissance de les supprimer – une impuissance qui se transforme souvent en résignation et, delà, en dépression. Conscientes de la nécessité de pouvoir se poser et se recentrer dans le silence intérieur, certaines cultures préconisent de prendre le temps de se recueillir ou de prier, parfois plusieurs fois par jour (pensons, par exemple, au cinq temps de prière recommandés par l’islam). C’est heureux, à condition bien sûr que ces temps de recueillement et de prière soit réellement l’occasion d’une véritable présence à soi et d’une authentique expérience de pure conscience.

Valoriser une telle démarche dans nos sociétés névrotiques modifierait profondément la civilisation dans laquelle nous vivons. Au lieu de simplement réagir pour survivre en créant un monde agité, ultrasophistiqué et conflictuel (un monde rassurant pour notre Ego apeuré mais pas réellement épanouissant pour l’Essence confiante et vivante de notre être), nous pourrions agir de façon plus apaisée, en recherchant la simplicité, dans l’intérêt de la collectivité et dans le respect des besoins essentiels qui permettent à la vie de se manifester pleinement. L’impact d’un tel changement sur la prévention d’un grand nombre de pathologies serait important (en agissant notamment sur la pollution de l’environnement et sur le mode de vie stressé des individus). Cela aiderait aussi à la guérison de beaucoup de malades (en les aidant à économiser leur énergie et à recontacter la source de vitalité en eux). Et, cela permettrait d’aborder plus sereinement l’idée de la mort (en allant au bout du processus d’individuation qui permet de se désidentifier de l’Ego et de connaître le sentiment d’accomplissement de l’être ; en apprenant dès le plus jeune âge à dissoudre le Moi dans la pure conscience du Soi ; en faisant l’expérience du silence et de la paix qui existent au-delà de la pensée ; en apprenant à lâcher prise pour découvrir l’éternité du moment présent ; en ayant le sentiment d’avoir touché à l’essentiel ; et en comprenant combien le fait de mourir donne une valeur à la vie).

la Présence à l'autre

Être pleinement présent à autrui consiste à entrer en contact avec lui au-delà des apparences de nos personnalités respectives – au niveau essentiel de l’être, dans le silence et la paix du Soi. Cela requière une série de conditions qui ne sont pas compatibles avec les comportements névrotiques de l’Ego. Celles-ci sont donc difficiles à respecter, en particulier dans nos sociétés où les stratégies agitées et sophistiquées du Moi sont bien plus valorisées que les attitudes simples et apaisées dictées par le Soi. Voilà pourquoi il est important d’apprendre à

SE POSER

Ralentir, s’arrêter, se poser. Prendre le temps : avoir conscience de son écoulement incessant et, plutôt que se laisser emporter dans son courant, décider de s’arrêter pour faire du moment présent un temps d’éternité – un temps dilaté, à la fois vide (parce que simplement traversé par des perceptions éphémères) et rempli (parce que source de tous les possibles qui naissent de l’interdépendance entre les différentes perceptions). Définir des priorités : continuer à faire pour avoir toujours plus et toujours mieux (ce qui génère un sentiment de remplissage depuis l’extérieur de soi), ou bien simplement être (se sentir rempli depuis l’intérieur) ? Ne plus avoir besoin d’agir ou de posséder pour se rassurer. Combler le « vide d’être » en goûtant au silence et à la paix de l’Essence.

Certaines personnes ont beaucoup de mal à se poser. Dès qu’elles essaient de ralentir le rythme de leur vie, elles éprouvent de l’angoisse – l’angoisse du vide. Au niveau de leur cerveau, une petite structure limbique appelée amygdale fonctionne à l’envers. Normalement, l’amygdale détecte les situations potentiellement dangereuses pour la survie de l’individu ; elle génère alors de la peur et de l’anxiété. Lorsque son fonctionnement s’inverse, les situations de stress et d’agitation ne sont plus détectées comme potentiellement néfastes ; elles ne génèrent donc plus d’émotions désagréables. Et, d’une façon tout à fait paradoxale, ce sont les situations de calme et de détente qui provoquent de la peur et de l’anxiété. Certaines personnes à l’amygdale inversée ne parviennent pas à rester inactives ; même lorsque elles sont en vacances, elles doivent être occupées tout le temps, sinon elles sont angoissées et elles n’ont pas le sentiment de se détendre. Elles croient se ressourcer dans l’action ; en fait, elles ne font que s’épuiser davantage.

Se poser nécessite parfois une véritable rééducation de l’amygdale cérébrale. Pour y parvenir, il faut pratiquer régulièrement des exercices d’apaisement – par exemple de la méditation, de la sophrologie, du qigong ou du yoga. Dès que l’amygdale refonctionne normalement, les situations de stress et d’agitation ne sont plus tolérées ; l’individu redevient sensible à la tension qu’il s’impose ; il perçoit à nouveau les émotions désagréables et les sensations inconfortables du corps comme des signaux d’alarme qui lui demandent de changer de comportement. Davantage présent à lui-même, il n’a plus autant besoin d’agir, de posséder et de consommer pour se sentir rempli et apaisé. Il devient capable d’expérimenter sa propre plénitude et, ayant ressenti la joie de cet état, il est prêt à faire des choix, à définir des priorités, à renoncer à ses fantasmes de toute-puissance, à faire moins, à posséder moins et à consommer moins. Il réapprend à écouter ses besoins fondamentaux, au premier rang desquelles figurent le silence et la paix intérieure.

CREER UN ETAT DE VIGILANCE PAISIBLE

Être calme et alerte à la fois. C’est la condition indispensable pour pouvoir faire une expérience de présence. Suffisamment vif pour rester à l’écoute de ce qui se passe en soi et en l’autre ; suffisamment détendu pour percevoir le silence et la paix qui se cachent derrière le tumulte émotionnel et le bavardage mental, chez soi et chez l’autre.

Plusieurs études ont montré que cet état de vigilance paisible est lié à l’activation du cortex préfrontal de notre cerveau – une zone d’intégration des fonctions cognitive qui gère, entre autres, l’équilibre entre nos émotions désagréables et nos émotions agréables. Il en résulte une bonne balance entre l’activité des branches sympathique et parasympathique de notre système nerveux autonome. La branche sympathique est celle qui nous met en tension pour répondre à ce qui déclenche des émotions désagréables comme la peur, l’anxiété ou la colère ; elle est responsable de ce que l’on appelle la « réponse de stress » – un état dans lequel nous sommes sur le qui-vive, alerte et vigilant. La branche parasympathique enclenche, au contraire, une « réaction de relaxation », en lien avec des émotions plus agréables comme la paix ou la joie. Toutefois, même lorsque nous sommes dans un état de détente accompagné d’émotions agréables, notre système nerveux sympathique peut continuer à nous mettre en légère tension, non pas pour enclencher une réponse de stress mais, tout simplement, pour nous aider à rester concentré et capable d’agir dans le sens de ce qui génère nos émotions agréables.

Dans le cas de l’expérience de la présence, le fait de préciser notre intention d’être présent à nous-même active notre système sympathique ; cela nous met en tension et stimule notre vigilance. Respirer en conscience rééquilibre l’activation sympathique par une stimulation parasympathique ; cela provoque la détente nécessaire pour percevoir le silence et la paix de notre présence. Néanmoins, la détente parasympathique ne va jamais jusqu’au relâchement complet ou jusqu’à l’endormissement puisque notre intention de rester conscient de notre respiration maintient une légère activation sympathique qui permet de soutenir notre vigilance. Ainsi, on peut dire que, d’un point de vue neurologique, la condition indispensable pour devenir présent consiste en une profonde relaxation parasympathique de base, associée à une légère activation sympathique qui stimule l’attention.

ECOUTER (ET DEVELOPPER L'INTUITION)

Dès que nous sommes dans un état de vigilance apaisée, un espace s’ouvre en nous. Nous pouvons alors commencer à écouter l’autre. Écouter n’est pas simplement entendre. Nous n’écoutons pas uniquement avec nos oreilles mais avec tout notre corps. Cela demande une intention et une attention particulière, la curiosité de s’ouvrir entièrement à ce qui est, dans l’instant. Il s’agit de nous laisser « impressionner » physiquement par tous les signaux émanant de l’objet de notre attention, de prendre conscience des nuances et des détails qui le composent, et de rester silencieux, sans rien analyser ni interpréter. Car écouter n’est pas penser. Nous percevons alors un grand nombre d’informations et nous développons une compréhension beaucoup plus subtile de la réalité.

Une grande part des informations provenant de l’autre ne sont pas verbales. Il s’agit de petits signes à peine perceptibles – de subtiles modifications de l’expression du visage, une lueur dans le regard, des microchangements dans la posture, une coloration différente de la peau, quelques perles de sueur, une variation du timbre de la voix. Notre cerveau perçoit et analyse toutes ces informations et, avant même de les avoir traduites en représentations conscientes, il génère une réaction émotionnelle dont les manifestations corporelles nous font sentir une impression. Cette impression constitue notre intuition. Plus nous sommes attentif à nos sensations corporelles, plus nous pouvons compter sur notre intuition. L’important est de ne pas chercher à analyser nos sensations corporelles et de ne pas vouloir interpréter nos impressions. Une intuition n’est pas une réflexion. Elle permet de réagir instantanément, d’une manière adaptée à la situation, sans que nos idées préconçues et nos jugements ne viennent perturber la fluidité de la danse qui s’instaure entre l’autre et nous-même.

Il semble qu’un entraînement à la vigilance apaisée favorise le processus à l’origine du développement de l’intuition. En effet, une étude réalisée auprès de moines bouddhistes habitués à méditer a montré que l’activité électrique de leur cerveau produit des ondes de type gamma en plus grand nombre et avec une plus forte intensité. Habituellement ces ondes gamma apparaissent en cas d’activité soutenue du cerveau et elles provoquent une synchronisation du fonctionnement de différentes aires cérébrales permettant l’intégration d’un plus grand nombre d’informations. Il s’en suit une impression d’ouverture, d’expansion et d’acuité de la conscience. Notons, au passage, qu’il a été montré que les personnes ayant beaucoup d’ondes cérébrales de type gamma ont une intelligence supérieure à la moyenne, sont davantage capables d’effectuer des performances de pointe, connaissent un niveau plus élevé de bonheur intérieur et ont tendance à exprimer plus de compassion.

UTILISER SON PROPRE CORPS COMME UNE ANTENNE DE PERCEPTION (ET DEVELOPPER LA CAPACITE D'EMPATHIE)

Le corps est l’élément central de la présence à l’autre. De nombreux canaux sensoriels en font une véritable antenne capable de percevoir à la fois la réalité intérieure et la réalité extérieure. Il faut donc distinguer l’intéroception et l’extéroception. L’extéroception s’effectue grâce à aux organes sensoriels qui permettent la captation de stimuli extérieurs via le toucher, l’olfaction, la vision, l’audition et la gustation. Certains animaux disposent, en plus, de la capacité de percevoir les champs électriques et les champs magnétiques. L’intéroception, quant à elle, nous renseigne sur nos états intérieurs via les capteurs sensoriels situés dans les muscles, les tendons, les articulations, les vaisseaux sanguins et les différents organes de notre corps.

Les informations en provenance d’autrui provoquent, par l’intermédiaire des neurones miroirs de notre cerveau, une série de stimulations à différents endroits de notre corps ; ces informations internes sont intégrées dans les régions préfrontales moyennes du cortex cérébral via l’insula du système limbique, et donnent ainsi naissance à l’empathie – la capacité d’éprouver le vécu d’autrui tout en restant conscient que ce vécu n’est pas le nôtre. Une résonance empathique s’installe alors entre nous et l’autre car – cela a été démontré – les émotions sont ressenties physiquement de la même façon par tous les êtres humains, quelle que soit leur culture d’origine et leur niveau d’éducation. Il existe une véritable carte corporelle des émotions que nous connaissons tous puisque nous en faisons l’expérience au quotidien. Ainsi, dès que, présent à autrui, nous percevons une sensation à un endroit de notre corps, nous « savons » à quelle émotion cette perception correspond. Le fait de parler de notre perception et de l’émotion qui y est associée aide alors l’autre à prendre conscience de sa propre émotion (dont il n’est pas toujours conscient).

Certains évoquent la mise au diapason de nos champs biomagnétiques pour expliquer ce phénomène de la résonance empathique. De tels champs sont produits par l’activité électrique de notre cœur, de notre cerveau, de nos muscles et de l’ensemble des cellules de notre organisme. Il est très probable que, à l’instar de nombreux animaux, nous soyons capables d’en détecter les variations, notamment lorsque nos émotions entraînent des modifications du rythme de notre cœur (ce dernier étant l’organe dont l’activité intervient pour la plus grande part dans la genèse de notre champ biomagnétique). Cependant, même si elle existe peut-être, la perception des variations de nos champs biomagnétiques se fait certainement de manière non consciente ; elle restera donc encore longtemps difficile à objectiver.

Plusieurs professionnels de santé affirment percevoir le vécu de leurs patients par l’intermédiaire d’autres canaux que celui des sensations viscérales. Pour eux, l’information perçue se manifeste de manière visuelle (sous la forme d’images mentales), auditive (sous la forme de voix intérieures), ou olfactive (sous la forme d’odeurs). Ces différents types de manifestations peuvent également être considérés comme des perceptions corporelles. Toutefois, il faut envisager la possibilité qu’un certain nombre de ces perceptions soient de simples projections mentales. Certains soignants disent être tout à fait capable de faire la distinction entre leurs perceptions et leurs projections (la différence serait du même ordre que celle qui existe entre l’idée d’aller uriner et le réel besoin d’uriner : dans le premier cas, on sait que l’on crée une image mentale ; dans le second, la sensation du besoin est physique et s’impose d’elle-même). Ce genre d’expérience ressemble à celles dont témoignent certains chamanes ou certains médiums qui affirment capter de l’information dont ils ne peuvent pas douter.

Bien que de telles expériences soient encore mal comprises par la science, nous devons avoir l’humilité d’admettre que nous n’avons peut-être pas toute la connaissance nécessaire pour expliquer l’ensemble des phénomènes intuitifs. Ainsi, par exemple, on sait que des chiens sont capables de détecter la présence d’un cancer du sein, de l’ovaire ou du poumon, rien qu’en reniflant l’haleine des personnes malades. Il est donc permis d’émettre l’hypothèse que certains d’entre nous, particulièrement sensibles (car entraînés à être présents à eux-mêmes et aux autres), peuvent capter des informations qui ne le sont pas par d’autres.

SE LAISSER TOUCHER PAR LA PRESENCE D'AUTRUI (TOUT EN METABOLISANT LES EMOTIONS)

Il n’est pas toujours facile de se laisser toucher par la présence d’autrui. Surtout lorsque ce que l’on perçoit est de l’ordre d’une émotion désagréable comme la peur, la tristesse ou la colère. Il faut avoir appris à accueillir ce genre de sentiments et accepter de ressentir l’inconfort physique qu’ils peuvent générer en soi, pour être capable d’éprouver la tension, la douleur et la souffrance d’autrui. Tant que l’on redoute ses propres émotions, on a beaucoup de mal à percevoir celles des autres.

Beaucoup de gens ont peur de leurs émotions. De la même manière qu’ils évitent de ressentir l’inconfort physique, ils craignent l’inconfort émotionnel. Leur cœur se ferme. Ils se refugient dans leur intellect, ils analysent froidement les situations, ils ont tendance à se perdre dans beaucoup d’explications, ils remplissent l’espace avec des mots, ils s’affairent. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour ne pas sentir ce qui se passent en eux. Et, lorsqu’ils sont confrontés à la détresse d’autrui, ils adoptent la même stratégie : ils ne se laissent pas toucher par l’autre – le mot n’est pas utilisé par hasard car il s’agit bien d’un refus d’être atteint dans leur chair par la présence de l’autre –, ils parlent, ils conseillent, ils agissent, pourvu qu’ils ne doivent pas éprouver ce que l’autre ressent. Ils ne savent pas comment gérer les émotions d’autrui car personne ne leur a appris à métaboliser les leurs.

Métaboliser les émotions permet d’accueillir, de comprendre et d’utiliser consciemment les émotions. Au sens strict du mot, le métabolisme est l’ensemble des réactions de l’organisme qui transforment la matière en énergie et l’énergie en matière, en utilisant l’oxygène fourni par respiration. C’est exactement ce que nous devons apprendre à faire avec nos émotions. Inspirer et expirer profondément rééquilibre la balance entre les système nerveux sympathique (en lien avec les émotions désagréables) et le système nerveux parasympathique (en lien avec les émotions agréables). Cela permet de relâcher la tension émotionnelle qui se manifeste à travers les contractures et les fermetures du corps. Aussitôt la charge énergétique de l’émotion est libérée ; cela remet le corps et la pensée en mouvement. Ainsi, dès que nous respirons profondément, nous permettons à nos émotions de se dissiper tout en réinformant notre corps d’une nouvelle sensibilité et notre intellect d’un nouveau sentiment.

Chaque fois que nous nous laissons toucher par le vécu émotionnel de quelqu’un d’autre, nous réveillons nos propres émotions. Chaque fois que nous métabolisons ces émotions en utilisant notre respiration, nous enrichissons notre être de sensations et de sentiments qui le rendent plus vibrant ; nous nous sentons plus vivant. Nous pouvons alors développer plus d’empathie et de compassion pour nous-même et pour les autres.

ETRE CONSCIENT DU PHENOMENE DE TRANSFERT ET DE CONTRE-TRANSFERT

Dès que nous entrons en relation avec autrui, quelle que soit la nature de cette relation, nous sommes influencé par un phénomène de transfert qui nous empêche de percevoir l’autre tel qu’il est vraiment. Il nous faut alors faire un effort de discernement pour déceler les projections que nous effectuons sur l’autre en fonction de ce que ce dernier nous rappelle de notre passé. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le transfert est la projection sur autrui de l’image de quelqu’un d’autre – quelqu’un que nous avons connu dans le passé et que la personne présente en face de nous, nous rappelle par certains détails perçus dans son apparence physique ou dans son comportement. La description de ce phénomène par Sigmund Freud est certainement un des apports fondamentaux de la théorie psychanalytique.

Nous vivons tous en transfert. Le phénomène est normal, universel et permanent. Cela veut dire que notre passé nous empêche de découvrir qui est réellement celui qui est en face de nous dans le présent. Le phénomène du transfert constitue donc un obstacle pour être pleinement présent à l’autre. D’autant plus que, de façon inévitable, l’autre est, lui aussi, victime du même phénomène ; influencé par ses propres références du passé, il ne nous perçoit pas tel que nous sommes et, faussé dans son jugement, il ne se montre pas forcément à nous tel qu’il est vraiment. Les relations humaines sont donc très souvent un grand jeu de dupes.

Au début d’une psychothérapie, par exemple, le patient a souvent tendance à opérer un transfert positif sur son thérapeute ; il le considère comme un « bon parent » qui va prendre soin de lui. Plus tard au cours de la thérapie, il effectue parfois un transfert négatif ; il voit alors son thérapeute comme une « mauvaise autorité » à laquelle il faut résister. De son côté, le thérapeute fait inévitablement un contre-transfert sur son patient qui lui rappelle également l’une ou l’autre personne de son passé. Dès qu’il en a pris conscience, le psychothérapeute doit utiliser ce contre-transfert pour dynamiser le processus psychothérapeutique et permettre au patient de revivre face à lui des problématiques relationnelles non résolues dans le passé, afin que celui-ci puisse identifier ses propres blessures, démasquer les défenses qu’il a mises en place pour éviter d’être reblessé, et mettre fin à logique névrotique qui fait que ces défenses finissent toujours par recréer les blessures redoutées. L’exercice de la psychothérapie demande donc que le thérapeute ait fait un sérieux travail sur lui-même afin de bien se connaître, d’être capable d’identifier le phénomène du transfert et du contre-transfert et de l’utiliser comme un outil psychothérapeutique.

Il faut beaucoup de lucidité, d’honnêteté, d’authenticité et de transparence pour créer des relations réellement thérapeutiques. De la lucidité pour identifier les pièges du transfert et du contre-transfert. De l’honnêteté pour s’avouer à soi-même les défenses névrotiques que nous mettons en place lorsque l’on effectue un transfert sur autrui. De l’authenticité pour ne plus répéter le scénario de dupes que l’on a joué dans le passé et que l’on risque de rejouer dans le présent si l’on n’abandonne pas les défenses névrotiques. Et de la transparence pour démasquer la dynamique en place et en parler ouvertement avec l’autre.

Parler du transfert et du contre-transfert avec un patient en psychothérapie n’est pas forcément nécessaire ; le comportement du psychothérapeute peut suffire pour déclencher une prise de conscience et mettre en route un processus de transformation chez le patient. En revanche, parler de tout cela dans nos relations quotidiennes avec les autres peut être très utile et thérapeutique pour eux et pour nous. Car cela nous oblige à nommer nos défenses, à parler de nos blessures et de nos peurs ; et, par effet de miroir, cela aide les autres à démasquer leurs propres défenses, à dénoncer leurs blessures et leurs peurs ; ce qui, automatiquement, crée une connexion entre eux et nous à un niveau essentiel, apaisé et beaucoup plus vivant.

S'OUBLIER

La rencontre de deux personnes est toujours, pour commencer, la rencontre de deux personnalités, c’est-à-dire : la rencontre de deux Moi névrotiques – deux Ego apeurés, deux enfants blessés. Nous rappeler cette vérité peut nous éviter beaucoup de déceptions, de conflits et de souffrances. Bien sûr, certaines personnes ont des blessures plus vives, moins bien cicatrisées que d’autres ; leur Moi prend plus de place et empêche leur Soi apaisé d’exprimer les qualités essentielles qui permettent d’éviter de recréer les blessures du passé. Cependant, même si certains estiment faire partie de la catégorie des personnes guéries de leur passé, il est imprudent de croire que l’on peut être définitivement débarrassé de toute emprise de l’Ego. Ceux qui affirment que c’est leur cas, sont souvent les moins réveillés d’entre nous. Aveuglés par ce qu’ils croient être leur lumière, ils ne voient pas la part d’ombre qui agit en eux. Celle-ci se manifeste alors d’une manière déguisée sous la couverture de bons sentiments et, tôt ou tard, elle se révèle à travers toute sorte de jugements négatifs et de blâmes adressés à autrui.

En réveillant nos blessures et nos peurs, le phénomène du transfert active cette part sombre de nous-même. Il est donc important de ne pas laisser notre Moi névrotique prendre trop de place dans la relation de présence à l’autre. Ce n’est pas facile car, étant en contact avec le souvenir de nos blessures du passé, nous avons tendance à focaliser sur notre personne. Cela nous empêche d’être réellement présent à nous-même (au Soi) puisque les réminiscences névrotiques de notre passé sont un obstacle pour accéder au silence et à la paix de notre essence. Cela nous empêche également d’être vraiment présent à l’autre puisque ce que nous projetons sur lui constitue un obstacle pour accéder au silence et à la paix de sa propre essence.

Si nous voulons établir une relation de présence à nous-même et à l’autre qui soit véritablement thérapeutique pour nous et pour l’autre, nous devons décider de nous mettre sur le côté et d’oublier nos préoccupations égotiques. Cela ne veut pas dire qu’il faut nier l’existence des blessures et des peurs qui se réveillent en nous mais, plutôt, qu’il faut choisir en conscience de s’en occuper plus tard, dans une autre temps et dans un autre lieu, afin de privilégier ce qui peut être explorer dans le moment présent : un maximum de présence à notre essence et à celle de l’autre, pour créer un maximum de guérison. Par la suite, lorsque nous serons seul avec nous-même, nous pourrons prendre soin de nos blessures ; par exemple, en effectuant une introspection dans notre journal intime, en nous confiant à un ami ou en consultant un psychothérapeute et, lorsque l’on est soi-même psychothérapeute, en se faisant superviser par un confrère avec lequel on pourra explorer ce qui c’est joué lors de la rencontre avec le patient.

ENTRER EN CONTACT AVEC L'AUTRE PAR LA PORTE QUI EST OUVERTE (ET L'AIDER SANS PARLER)

La rencontre de deux personnes n’est pas seulement la rencontre de deux enfants blessés ; elle est aussi la mise en présence de deux êtres mutidimensionnels – deux corps, deux sensibilités, deux intellects, deux langages, deux discours. Il est intéressant d’écouter avec attention les mots utilisés dans ces discours car leur choix n’est jamais le fruit du hasard ; ils révèlent beaucoup du rapport non conscient que nous entretenons avec nous-même, avec les autres et avec le monde. Ainsi, en écoutant notre propre discours, nous pouvons découvrir à quelle part de nous-même nous nous identifions ; et en écoutant le discours d’autrui, nous pouvons savoir par quelle dimension de lui-même il entre en contact avec le monde.

La plupart des gens commencent leurs phrases par « je pense », « je sais », « je crois » ; beaucoup moins par « je sens » ou « j’ai l’impression ». Si vous les observez au moment où ils prononcent ces phrases, vous constaterez que leurs yeux sont généralement lévés vers le ciel lorsqu’ils disent qu’ils pensent, qu’ils savent ou qu’ils croient ; alors que leur regard est plutôt dirigé vers le bas lorsqu’ils déclarent sentir ou avoir une impression. Bien souvent, leurs mains se portent alors sur une partie de leur corps comme pour indiquer l’endroit où se manifeste leur ressenti.

Il faudrait toujours aborder autrui par la porte qui est ouverte chez lui. Chez ceux qui disent penser, savoir ou croire, cette porte est assurément le mental. Il convient donc d’honorer leur intelligence en prenant le temps de les questionner, de reformuler leurs réponses pour s’assurer de les avoir bien compris, et de leur expliquer certains concepts afin qu’ils puissent réinformer leur intellect, s’ouvrir à une autre manière de penser et, de ce fait, changer leur rapport à eux-mêmes et au monde. En revanche, chez ceux qui déclarent sentir ou avoir une impression, la porte qui est ouverte est celles des émotions et des sensations corporelles. Il ne sert donc à rien de passer trop de temps à questionner ou à expliquer ; il est beaucoup plus efficace de partager des sentiments avec eux ; on peut aussi établir un contact en les touchant physiquement par une poignée de main ou en posant une main sur leur épaule, à condition que celle-ci n’imprime aucune poussée et n’exprime aucune intention d’intrusion ou de domination. Dès qu’un lien est établi d’intellect à intellect ou de sensibilité à sensibilité, il est recommandé d’inviter notre interlocuteur à explorer les autres dimensions de son être. Si ce dernier est plutôt intellectuel, cela se fera en l’encourageant à exprimer des sentiments et à développer une meilleure conscience de leur corps ; si il est du genre sensible, il faudra lui apprendre à ne pas se laisser submerger par ses émotions et à utiliser les bons mots pour parler de ses sentiments.

Entrer par la porte qui est ouverte permet de créer une relation de confiance. Celui qui est abordé de cette manière se sent respecté dans sa singularité et en sécurité. Il peut alors se laisser guider dans l’exploration des autres dimensions de son être et découvrir qu’il est beaucoup plus vaste qu’il l’imaginait.

En plus de lui suggérer verbalement d’exprimer des sentiments, de développer plus de conscience de son corps ou d’apprendre à utiliser les bons mots pour exprimer ses émotions, nous pouvons l’aider sans parler, par la simple qualité de notre présence, en agissant au niveau de la réalité énergétique qui occupe un place importante dans nos interactions avec autrui. Cela peut paraître étrange pour celui qui n’en a jamais fait l’expérience. Mais, avec un peu de pratique, vous vous rendrez compte que c’est une évidence. Pour y parvenir, il faut sentir à travers notre propre présence à nous-même, quelle est la porte qui est ouverte chez l’autre. Généralement, si ce dernier est du genre intellectuel, en plus de l’entendre dire qu’il pense, qu’il sait et qu’il croit, nous percevons chez nous un déplacement de l’énergie vers le haut de notre corps – cela se traduit souvent par une tension dans la tête et une déconnexion du reste de notre corps. Si notre interlocuteur est, au contraire, un sensible qui déclare sentir et avoir des impressions, nous percevons souvent une concentration de l’énergie dans notre poitrine, autour de notre coeur, dans notre ventre et dans nos membres inférieurs. Forts de ces informations, nous pouvons corriger le déséquilibre énergétique perçu dans notre propre corps en respirant profondément et en portant notre attention dans les zones qui nous paraissent vides pour les remplir de notre présence à nous-même. Ce faisant nous créons une autre réalité, un autre champ d’énergie et d’information qui aide notre interlocuteur à « vibrer » d’une autre façon.

La résonance empathique qui existe entre nous et l’autre peut donc devenir une véritable résonance énergétique. En travaillant la qualité « énergétique » de notre présence, nous permettons à l’autre d’élargir et d’approfondir son expérience.

NE PAS AVOIR PEUR DU SILENCE

Au-delà des portes corporelles, émotionnelles et intellectuelles, nous pouvons aider l’autre à percevoir le silence et la paix de son Essence. Cela se fait obligatoirement dans le calme et le silence du Soi. C’est notre présence au Soi qui, en diapason, permet à autrui d’entrer à son tour au contact du Soi. Il faut donc apprendre à nous taire. Ne pas parler, ni mentalement ni oralement. Écouter ce que aucun mot ne pourrait exprimer. Percevoir le mouvement de nos émotions, contempler nos blessures, laisser se dissiper nos souffrances, apprivoiser nos peurs, abandonner nos défenses, avoir la conscience d’être sans devoir prouver notre existence par des mots ou par des gestes, nous sentir suffisant par notre seule présence. Nous baignons alors dans un espace vide de bavardage et rempli d’acceptation, d’amour et de compassion. L’autre peut, à son tour, plonger dans le même espace en lui pour éprouver de la compassion, s’aimer et s’accepter tel qu’il est.

ACCEPTER DE NE RIEN FAIRE (NE PAS REAGIR MAIS REPONDRE)

Rester silencieux face à autrui nécessite d’accepter de ne rien faire. Ce n’est pas facile car nous sommes conditionnés pour agir ; disons plutôt que nous sommes conditionnés pour réagir. Nous croyons que le pouvoir et la liberté sont liés à cette capacité de réaction ; en réalité, la véritable pouvoir et la vraie liberté résident dans l’aptitude à répondre aux situations. Car il existe une différence entre une réaction conditionnée par un réflexe acquis lors d’une expérience passée, et une réponse imaginée en fonction de la perception de ce qui se passe dans le présent. Tant que nous réagissons de façon conditionnée, nous ne sommes pas libre, nous répétons le passé sans avoir la possibilité d’y échapper. Dès que nous acceptons un temps d’inaction, nous créons un espace pour laisser émerger notre intuition, nous sommes alors mieux informé et nous pouvons répondre à la réalité avec plus de liberté, nous avons le pouvoir d’inventer le futur.

En choisissant l’inaction, nous pouvons faire l’expérience du silence et de la paix du Soi. Il nous est donc plus facile de ne pas nous laisser emporter par la cascade des réactions automatiques du Moi ; nous ne nous laissons plus trop guider par nos peurs. Cependant, ne nous leurrons pas : le fait de ne pas réagir peut générer un sentiment d’impuissance et réveiller la crainte de perdre le contrôle sur les situations que nous vivons. Il est donc important de comprendre que faire le choix de la non-réaction permet d’obtenir quelque chose de bien supérieur au contrôle : la maîtrise de la situation. Contrôler est une réaction motivée par la peur de devoir affronter une réalité qui ne correspond pas à ce que nous attendons ; cela revient à nier la réalité en imposant notre volonté aux autres sans tenir compte de leurs besoins. Maîtriser est une réponse apaisée qui permet de nous adapter à la réalité telle qu’elle est, en faisant appel à notre créativité pour la faire évoluer sans la nier ; c’est donc une attitude beaucoup plus respectueuse des besoins d’autrui.

NE PAS TOMBER DANS LE PIEGE DU BESOIN DE RECONNAISSANCE

Accepter de ne rien faire peut aussi réveiller un doute à propos de notre propre valeur. Car, depuis notre plus jeune âge, c’est à travers nos performances que nous avons révélé nos talents à notre entourage. C’est par nos actes que nous nous sommes fait apprécier. Du coup, nous attachons un grande importance à faire et à bien faire. Nous voulons prouver que nous méritons d’être aimé. Et, nous avons beaucoup de mal à imaginer pouvoir être accepté simplement pour ce que nous sommes, sans devoir le manifester à travers des actions visibles et, si possible, spectaculaires. Nous existons à travers nos performances au lieu de simplement être du fait de notre présence. (Rappelons que « exister » vient de ex-sistere en latin : se tenir à l’extérieur ; l’étymologie relie donc ce verbe à la personnalité – au Moi, la partie extérieure et facilement visible de l’individu).

C’est particulièrement vrai dans nos sociétés où l’on est obnubilé par le souci de produire, de vendre et d’acheter afin d’être reconnu pour ce que l’on fait et pour ce que l’on a. Toute personne engagée dans une relation d’aide à autrui, à titre privé ou à titre professionnel, devrait être consciente de son besoin de reconnaissance et des moyens – action et possession – qu’elle met en oeuvre pour le combler. Elle devrait aussi se rendre compte que ces moyens ne suffiront jamais à la rassurer quant à sa valeur car la seule reconnaissance qui peut combler notre besoin d’être apprécié est celle que nous avons pour nous-même. Nous devons donc apprendre à accepter ce que nous sommes, sans nous justifier et sans nous cacher derrière des actions qui masquent la nature paisible et silencieuse de notre être profond. Rester silencieux et inactif permet à l’autre de faire l’expérience de notre présence. Nous obtenons alors de sa part une forme de reconnaissance bien plus précieuse que n’importe quelle autre liée à nos actions ou à nos possessions : la reconnaissance du cœur – le lien d’essence à essence, une connexion d’âme à âme, une relation de Soi à Soi.

NE PAS ATTENDRE UN RESULTAT (ET APPRENDRE A ACCOMPAGNER L'AUTRE)

Il est bien entendu illusoire d’imaginer pouvoir rester silencieux face à autrui durant un temps infini. Tôt ou tard, nous sommes amené à dire quelque chose, à témoigner de notre propre vécu, à l’interroger sur le sien, à répondre à ses questions. Une relation basée sur la pleine présence à soi et à l’autre inclut toutes les dimensions de l’expérience ; la parole et l’action en font partie. C’est à ce moment qu’il faut veiller à ne pas tomber dans le piège de la performance en cherchant à obtenir une reconnaissance de la part de l’autre. Cela veut dire que nous devrions dire ou faire les choses sans nous attacher au résultat, simplement parce que notre discours ou notre acte nous paraît le plus juste dans les circonstances présentes.

Ne pas attendre un résultat est particulièrement difficile lorsque l’on est face à quelqu’un qui exprime une souffrance. Car, en plus de vouloir montrer notre aptitude à le soulager pour obtenir sa reconnaissance et nous rassurer à propos de notre propre valeur, il existe au fond de nous un désir d’aider autrui, lié à un sens moral dont plusieurs études prouvent le caractère quasi inné chez l’être humain. Cet élan altruiste est d’autant plus spontané que nous sommes présent à nous-même et connecté au Soi. Toutefois, dire à autrui ce qu’il devrait faire pour sortir de sa souffrance ou, pire, tenter de le faire à sa place, l’empêche de trouver ses propres solutions. Cela revient à nier sa sagesse, ses compétences et sa force. C’est une véritable prise de pouvoir sur sa vie. Dès que l’on est présent à soi-même, on sent et on sait que la meilleure aide que l’on peut apporter à autrui – la réponse juste – est de l’accompagner dans le processus qui lui permet d’être davantage présent à lui-même et d’exercer son propre pouvoir sur sa vie. Accompagner quelqu’un, à titre privé ou à titre professionnel, ne consiste pas à l’emmener là où l’on voudrait qu’il aille mais, plutôt, à aller avec lui là où il veut – là où il peut – se rendre. Accompagner est un acte d’humilité. L’objectif n’est pas tant de soulager la souffrance d’autrui que de lui permettre de trouver le moyen de répondre par lui-même à ses propres besoins, dans l’autonomie et l’autodétermination.

L’Ego cherche à se rassurer et attache de l’importance aux résultats en espérant que ceux-ci prouveront sa valeur et lui permettront d’obtenir la reconnaissance de la personne en souffrance. Le Soi n’a pas besoin de se rassurer ; il est en paix, il est la paix ; il fait confiance et il sait que, si il peut s’exprimer pleinement, ce qui adviendra sera juste même si, dans un premier temps, cela ne rapporte pas toujours la reconnaissance de la personne en présence.

FAIRE TAIRE LES A PRIORI

Sans nous en rendre compte nous passons notre temps à comparer la réalité que nous observons avec celle que nous aimerions pouvoir observer. Notre intellect est encombré d’une série d’idées préconçues, d’a priori et de principes qui l’empêchent de se laisser informer sans immédiatement échafauder un plan destiné à corriger ce qui est. Nous ne pensons alors qu’en terme de généralités ; nous nions toute diversité, toute singularité, toute originalité.

Identifiés à ce que nous pensons, nous avons tendance à vouloir imposer nos idées aux autres car nous avons besoin de leur approbation pour nous rassurer à propos de la valeur de notre propre identité. Certaines personnes à l’identité mal assurée sont prêtes à tuer pour imposer leur façon de penser, car tout point de vue différent du leur représente un danger ; elles se sentent menacées dans les fondements de leur personnalité. Malheureusement, ces personnes à l’Ego mal construit passent leur temps à essayer de le renforcer ; elles ne peuvent donc pas prendre conscience de leur réelle identité, elles n’entendent jamais leur silence intérieur, elles sont jamais apaisées – elles sont déconnectées du Soi. Elles ne peuvent donc pas comprendre que, au-delà des différentes manières de penser, il existe une réalité partagée par tous les êtres humains – ce profond désir de silence et de paix qui constitue la base de l’identité de toute l’humanité.

EXPLORER L'INCONNU

« Un homme ne va jamais aussi loin que lorsqu’il ne sait pas où il va. » Cette citation attribuée à Christophe Colomb illustre parfaitement le processus qui se produit lorsque, au-delà de l’agitation du Moi, nous contactons le silence et la paix du Soi. Le chaos de l’Ego nous est familier. Le calme de l’Essence nous l’est beaucoup moins. Certaines personnes n’imaginent même pas qu’un tel apaisement puisse exister car, pour le découvrir, il faut accepter de quitter ce qui est familier. Il faut explorer l’inconnu. Or, l’une des plus grandes peurs de l’être humain est celle de l’inconnu. Du coup, beaucoup de gens préfèrent continuer à s’identifier à leur Moi plutôt que de partir à la découverte du Soi. Ils s’accommodent du chaos créé par leur Ego et ils pensent que c’est la condition normale de l’existence. Ils ne savent pas qu’une autre réalité est possible.

En étant en contact avec notre propre Essence, nous rassurons ceux qui ne connaissent pas encore le chemin vers le Soi. Notre calme et notre bienveillance sont pour eux une invitation à explorer l’inconnu en eux. Lorsque ils osent cette exploration, comme Christophe Colomb, ils finissent par découvrir un nouveau continent – une terre intérieure dont ils ne soupçonnaient pas l’existence et qui, pourtant, est celle de leur essence.   

NE PAS JUGER

Le seul moyen d’incarner pleinement la figure rassurante d’une présence apaisée est d’être présent au Soi. Dans cette posture de totale acceptation de qui l’on est, tout jugement disparaît ; notre regard, notre voix, nos expressions, nos gestes, nos postures, tout ce qui fait notre langage non verbal exprime la bienveillance.

Il convient de bien faire la différence entre nos jugements et nos opinions. Nos jugements – les positifs comme les négatifs – définissent les êtres ou les choses d’une manière manichéenne et absolue. C’est absurde car, en réalité, il n’y a rien de bien ou de mal, il y a ce qui est. Ce qui est bien ou mal c’est la manière dont nous pensons à ce qui est. Nos opinions sont beaucoup plus relatives, elles sont suceptibles d’évoluer et, à la différence de nos jugements soi-disant objectifs, elles affichent leur subjectivité sans ambiguité. Les jugements condamnent ; ils font peur. Les opinions sont ouvertes au débat et, lorsqu’elles sont exprimées avec humilité, elles rassurent car elles nourrissent et elles enrichissent la pensée.

S’interdire tout jugement est la condition indispensable pour que, en notre présence, autrui puisse se sentir en parfaite sécurité, respecté dans sa singularité, encouragé dans son originalité et soutenu dans ce qui fait sa vitalité. Au cours d’une séance de psychothérapie, par exemple, les patients identifient souvent très clairement le moment où ils ne détectent plus aucun jugement dans le regard du thérapeute ; ils se sentent alors compris et acceptés et, de ce fait, ils peuvent commencer à se regarder et à s’accepter tels qu’ils sont.

OUVRIR SON COEUR

Dès que nous posons un regard bienveillant sur autrui, nous sentons notre poitrine s’expanser et se réchauffer. La même sensation d’espace et de chaleur se manifeste à cet endroit lorsque nous-même, nous nous sentons regardé avec bienveillance par autrui. Comme si notre cœur s’ouvrait pour laisser l’amour circuler entre nous et l’autre, entre l’autre et nous. Nous pouvons alors renforcer ce sentiment en respirant profondément.

Depuis la nuit des temps, dans toutes les cultures de l’humanité, la poitrine et le cœur qu’elle abrite ont été associés aux sentiments d’amour et d’affection. Ce n’est guère étonnant lorsque l’on sait que notre cœur est directement relié à notre cerveau limbique et que son activité dépend étroitement de nos émotions. Cette influence émotionnelle se fait via les branches sympathique et parasympathique de notre système nerveux autonome (en particulier le nerf vague), ainsi que par l’intermédiaire d’une série d’hormones parmi lesquelle l’ocytocine joue un rôle important. Ce neuropeptide, fabriqué principalement au sein du cerveau limbique (et aussi au niveau du cœur), intervient tantôt en tant qu’hormone, tantôt en tant que neurotransmetteur, dans une série de mécanismes complexes qui aboutissent, entre autres, à l’activation du système nerveux parasympathique, au déclenchement des contractions de l’utérus lors de l’accouchement, à l’éjection du lait maternel après la naissance, au sentiment d’attachement de la mère pour son enfant, à la dilatation des vaisseaux sanguins entraînant une sensation de chaleur dans la poitrine et une baisse de la pression artérielle, à un soulagement des douleurs associé à une impression d’aisance et de confort, à une diminution du niveau de stress et d’anxiété, à la sensation d’apaisement, à l’impression d’être en sécurité, au sentiment de confiance, à l’évalutation positive des personnes avec lesquelles on est en relation, à la capacité d’empathie et de compassion pour autrui. Autant d’effets qui ont valu à l’ocytocine d’être appelée « hormone de l’attachement » ou « hormone de l’amour ».

Le simple fait de poser un regard sans jugement sur soi et sur autrui génère donc toutes sortes de réactions physiologiques qui favorisent notre propre bien-être et, par contamination, le bien-être de l’autre. L’acceptation inconditionnelle qui permet de poser ce regard sans jugement est celle de la pure conscience ; elle est l’amour inconditionnel qui émane du Soi. Toutes les dimensions de notre être sont alors conviées dans la rencontre avec l’autre et le sentiment de sécurité ainsi généré permet à l’autre d’ouvrir son cœur à son tour. C’est la base de ce que l’on appelle en psychothérapie l’alliance thérapeutique – la relation entre le patient et son thérapeute qui, selon de nombreuses études, constitue le meilleur gage du succès de la thérapie. Une relation de Soi à Soi où chacun des protagonistes se découvre dans l’autre.

EPROUVER DE LA TENDRESSE ET DE LA COMPASSION POUR SOI ET POUR L'AUTRE

L’ouverture du cœur s’accompagne d’un sentiment tout à fait particulier, commun à toutes les formes d’amour inconditionnel : la tendresse. La sensation corporelle que celle-ci nous procure est douce et chaleureuse ; nous avons donc une impression de confort et de sécurité. Du coup, nous nous sentons appelés à témoigner de la douceur et de la chaleur à autrui et nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour qu’il se sente, lui aussi, confortable et en sécurité. Car la tendresse naît de la conscience que nous avons de notre sensibilité, de notre fragilité et de notre vulnérabilité – celle d’autrui et la nôtre.

La tendresse s’accompagne souvent d’un autre sentiment lié à l’amour inconditionnel : la compassion. Cet élan naît de la reconnaissance de la souffrance d’autrui en résonance avec la connaissance que nous avons de notre propre souffrance ; il entraîne alors sur une réaction solidaire qui cherche à réduire la souffrance d’autrui. De la tendresse pour soi, de la tendresse pour l’autre. De la compassion pour soi, de la compassion pour l’autre. Habité de tels sentiments, il nous paraît naturel de prendre soin de nous-même et de l’autre.

S'EVEILLER A LA NON-DUALITE

Être pleinement présent à l’autre permet de comprendre que notre Moi et le sien sont construits selon la même logique névrotique, en réaction aux mêmes peurs. Cela permet aussi de se rendre compte que, au-delà des apparences affichées par nos personnalités respectives (au-delà de nos Ego apeurés) nous partageons le silence et la paix du Soi. Nous nous sentons alors relié à la même source de vitalité et de créativité. Nous faisons l’expérience de notre similarité, de notre identité (notre essence commune) et de notre unité. Nous ne nous voyons plus comme deux personnes différentes et séparées mais nous nous sentons comme deux êtres identiques. Nous découvrons que nous sommes un et seulement un. Nous vivons la non-dualité.

le Soi : l’essence de l’être

Le Soi – das Selbst en allemand – est une notion que l’on pourrait assimiler au Dasein – « être là » – de Martin Heidegger. C’est l’état de pure conscience auquel l’individu peut s’identifier lorsque la conscience est simplement et entièrement consciente d’elle-même – un état qu’il n’est possible d’atteindre que lorsque l’on est suffisamment attentif et apaisé pour accepter de façon inconditionnelle tout ce qui est constaté dans l’instant présent. Vouée à l’étude de la névrose, la psychanalyse freudienne n’a pas exploré cette part absolument non névrotique de la psyché. Sigmund Freud réduisait la capacité d’acceptation inconditionnelle à un renforcement narcissique, une disposition du Surmoi dont la tâche ne se limitait pas seulement à contrôler le Moi pour éviter les débordement impulsifs du Ça, mais aussi, disait-il « à approvisionner en amour le Moi docile et méritant ». Carl Gustav Jung, riche de son ouverture sur l’anthropologie, la mythologie et l’étude comparative des religions, a proposé d’élargir la vision freudienne en y incluant le concept du Soi.

Pour Jung, le Soi est à la fois le contenant et le centre psychique de l’être. Il est la source, le moteur et le but du processus d’individuation que chaque être humain devrait effectuer au cours de sa vie – un processus qu’il ne faut pas confondre avec celui de l’individualisation. L’individualisation permet à l’individu de prendre conscience de sa personnalité en tant que Moi. Ce processus est nécessaire dans un premier temps afin de construire un Ego sain, capable de s’adapter aux circonstances de la vie et de s’ancrer dans la réalité du monde extérieur. Néanmoins, si l’individualisation se poursuit indéfiniment et de façon exclusive, elle mène au narcissisme, à individualisme et à l’égoïsme. L’individuation, quant à elle, permet à l’individu de prendre conscience et d’accepter tout ce qu’il découvre en lui ; à ce moment seulement la personne qu’il croyait être devient un véritable individu (individuum en latin signifie « que l’on ne peut pas coupé, indivisible »).

La processus d’individuation commence comme par une phase d’individualisation, au moment où l’enfant réalise que sa réalité intérieure est différente de la réalité extérieure. Il perd alors le sentiment de constituer un tout indifférencié – un Soi non conscientisé – et il construit une représentation mentale de sa réalité intérieure qui lui procure le sentiment d’être une personne – un Moi différent et séparé des autres. À partir de là, son Ego se développe jusqu’à devenir hypertrophié à l’adolescence ; puis, il se dégonfle lentement en prenant conscience de ses propres limitations et de la répétition des peurs et des frustrations entraînée par ses comportements névrotiques. Parvenu à l’âge de 40-50 ans, l’adulte amorce un retour vers le Soi – un Soi différencié et conscientisé, cette fois. Il se désidentifie de la construction mentale qu’est le Moi, il prend du recul par rapport à sa personnalité névrotique qui finit par se dissoudre dans une conscience plus vaste qui est le Soi.

Dès que le Moi laisse la place au Soi ; le paraître perd de l’importance au profit de l’être, l’admiration du Moi (culte de l’image) est remplacée par la reconnaissance du Soi ; la sensation d’être unifié à l’intérieur s’installe (du fait de l’acceptation inconditionnelle de tout ce qui est découvert en soi) ; le sentiment d’être séparé et opposé aux autres s’estompe, laissant la place à une profonde conviction d’être relié (individué mais relié) ; autrui n’est plus vu comme un objet qu’il faut contrôler et dont on peut tirer profit, mais comme un sujet que l’on peut rencontrer d’égal à égal ; la névrose – cet « état de désunion d’avec soi-même », comme la qualifiait Jung – est moins active, les peurs s’apaisent, l’agitation se calme, les comportements névrotiques diminuent ; les préoccupations narcissiques sont remplacées par des aspirations altruistes ; le superficiel est abandonné au profit de l’essentiel. La vieillesse est alors synonyme d’une sénescence heureuse et la fin de vie est vécue avec un sentiment d’accomplissement de l’être.

Dans le cas contraire, si vers 40-50 ans l’individuation est interrompue par une reprise de la volonté égotique de paraître, les comportements névrotiques s’amplifient, leurs conséquences deviennent pathétiques, et le vide d’être peut se transformer en effondrement dès que le Moi n’a plus les ressources nécessaires pour compenser le manque de Soi. La vieillesse est alors synonyme de sénilité, il existe un sentiment d’inaccomplissement et la mort n’est jamais accueillie avec sérénité.

Le processus d’individuation que Jung appelait aussi « la réalisation du Soi », apparaît donc comme une sorte de révélateur des potentiels (positifs et négatifs) qui étaient contenus dans l’état de paix et de complétude indifférencié des premiers moments de l’existence. Il s’achève par l’acceptation inconditionnelle de ces potentiels – une sorte de réconciliation avec tout ce que nous avons exprimé et manifesté ; inévitablement, cela permet de refaire l’expérience, cette fois en conscience, de la paix et de la complétude du début. Cette réconciliation est comme un retour à la source. Une occasion de nous souvenir de notre essence : le Soi qui existe avant la construction névrotique du Moi. On retrouve la description de ce « retour à la source » dans de grands mythes comme celui d’Isis et d’Osiris où l’amour inconditionnel incarné par Isis rend possible le remembrement d’Osiris (remember, en anglais : se souvenir) – c’est-à-dire la prise de conscience de tout ce qu’est Osiris – qui lui donne accès à la vie éternelle. Souvent accusé de mysticisme par ses confères freudiens, Jung décrivait le Soi comme une expérience transpersonnelle, une expérience de la totalité que d’autres appellent l’Âme, la Conscience ou l’Être. « Je dois reconnaître que c’est le Soi que j’ai en tête lorsque je m’occupe de l’idée du Christ, écrit-il. Au demeurant, je n’ai pas d’autre accès au Christ que le Soi, et comme je ne connais rien qui soit au-delà du Soi, je m’en tiens à ce concept. »

Pour Jung, le Soi correspond au divin, à l’universel et au cosmique. Il est l’autorité de sagesse en nous qu’il faudrait contacter avant de s’affranchir de l’autorité de contrôle du Surmoi. « Le Surmoi est un succédané nécessaire et inévitable de l’expérience du Soi », écrit-il. Totalement apaisé, le Soi ne se préoccupe pas des petits intérêts personnels du Moi apeuré ; il est au service de la collectivité, soucieux de préserver l’équilibre et l’harmonie qui permettent à la vie de se perpétuer. C’est la raison pour laquelle, d’un point de vue sociologique, il paraît important d’aider les individus à se laisser inspirer par l’autorité intérieure du Soi avant de les encourager à se libérer du joug des autorités extérieures représentées par les préceptes moraux et religieux intériorisés dans leur Surmoi. Si ce travail d’individuation n’est pas accompli, le risque de sombrer dans le narcissime, l’individualisme et l’égoïsme est grand. Le chaos qui s’en suit peut alors favoriser l’émergence de régimes politiques collectivistes et autoritaires qui justifient leur contrôle abusif sur les individus en dénonçant les effets dévastateurs du narcissisme, de l’individualisme et de l’égoïsme. La sauvegarde des libertés individuelles paraît donc bien difficile à assurer dans une société composées de personnes (des Moi égotiques et individualistes) ; elle serait certainement plus facile à maintenir dans une société composée d’individus au sens le plus vrai du mot (des êtres connectés au Soi apaisé). On peut même se demander si la pérennité d’une démocratie n’est pas liée à la capacité de ses élites d’agir à partir de la sagesse du Soi et d’accompagner le plus grand nombre dans le processus d’individuation qui mène au Soi.

La sagesse du Soi peut être assimilée à celle de l’eudaimon : le « bon génie » dont parlait Aristote, la voix intérieure qui montre le chemin d’une vie vertueuse, c’est-à-dire une vie au service de l’équilibre et de l’harmonie individuelle et collective. Martin Seligman, l’un des initiateurs du courant de la psychologie positive, a montré que ce genre de vie fait partie des conditions indispensables pour connaître le « bonheur authentique » – un bonheur qui ne dépend pas seulement de la capacité à éprouver des émotions agréables et du plaisir (hédonisme) mais aussi et surtout de la capacité d’actualiser le meilleur de soi en relation avec les autres (eudémonisme) ; ce qui revient à exprimer les meilleures qualités du Moi au service du Soi – les meilleures qualités de la personnalité au service de l’essence de ce qui fait la vie : l’équilibre et l’harmonie de tout ce qui est.

D’un point de vue énergétique, il est intéressant de noter que le Moi répond à la pulsion de survie. Il sur-vit : il est en défense permanente ; il dépense énormément d’énergie pour refouler des souffrances qui l’empêchent de fonctionner ; il se donne beaucoup de peine pour cacher les parties de lui-même qu’il ne veut pas montrer de peur de perdre le contrôle sur ceux dont il espère tirer profit ; il s’épuise à vouloir prouver à lui et aux autres qu’il existe en tant que personne performante et bien distincte ; il est condamné à s’agiter pour continuer à éprouver le sentiment d’exister ; il n’est jamais apaisé. Le Soi, de son côté, répond à la pulsion de vie. Il vit, tout simplement, calmement ; il permet à toutes les parties de l’être de se rassembler en lui, sans dépenser la moindre énergie ; il ne cache rien puisqu’il accueille tout dans l’amour inconditionnel ; il ne doit ni faire ni posséder pour prouver son existence puisque, de tout évidence, il est – il est vivant, il est la vitalité. « Le Moi s’agite, tandis que le Soi habite », dit-on pour résumer cet différence d’état. On comprend donc que le fait de vivre principalement identifié au Moi finit par épuiser voire même par rendre malade (tant physiquement que psychiquement). Alors que le fait de vivre dans le silence et dans la paix du Soi est extrêmement ressourçant et favorise la guérison (tant physique que psychique). Wilhelm Reich et Alexander Lowen ont montré comment la libération des tensions physiques dûes aux attitudes défensives et aux comportements névrotiques du Moi, provoque une détente corporelle liée à la prédominance du Soi. Automatiquement, l’agitation mentale fait place au silence intérieur et à l’apaisement. La joie se manifeste de façon spontanée et sans objet. Cette joie-là ne dépend d’aucun facteur extérieur, elle n’est pas un contentement mais simplement une joie d’être vivant. Elle témoigne du sentiment de plénitude qui surgit lorsque l’on lâche prise pour se laisser être, simplement, dans la pleine vitalité du Soi.  

Afin d’éviter la confusion liée à l’utilisation du mot self (qui désigne le Moi en anglais), Donald Winnicott a proposé de parler de false self et de true self. Le false self étant considéré comme « le paraître », on peut le traduire par le Moi. Le true self étant « l’être », on peut le traduire par le Soi. Certains courants psycho-spirituels issus de la culture du New Age proposent de parler de lower self et de higher self. En référence aux notions de dualité et d’unité associées au Moi et au Soi, nous avions traduit ces termes dans l’ouvrage Le Travail d’une vie (Robert Laffont, 2001, Marabout 2008) par le Séparateur et l’Unificateur. Et, afin de bien décrire les attributs de ces deux personnages intérieurs, nous avions introduit la notion de Masque (persona en grec) : « le paraître » associé au Séparateur (la personnalité, le Moi, l’Ego), et la notion d’Observateur : la pure conscience qui se manifeste lorsque l’objectivité et la compassion révèlent la nature de « l’être » (le Soi).

La spiritualité hindoue désigne cette pure conscience d’être – le « Je suis » qui observe les agrégats de l’Ego sans s’identifier à eux – par le concept d’âtman  (de atta, en pali : le souffle, le principe de vie, l’essence). Pour les hindouistes, l’âtman est le vrai Soi, le principe immortel et libre, le divin qui réside en chacun, l’âme individuelle dont la nature est, selon l’Advaita Vedanta (philosophie de la non-dualité), identique à celle du brahman – l’âme universelle, la base divine de toute existence, la Conscience infinie qui se connaît en tout ce qui existe, la Réalité ultime dont la manifestation (maya) n’est qu’une illusion, le Soi suprême qui ne peut se définir qu’en énonçant ce qu’il n’est pas (neti-neti : ni ceci, ni cela).

La spiritualité bouddhiste, de son côté, considère que l’existence d’un Soi individuel (âtman) ou d’un Soi universel et absolu (brahman) n’est pas compatible avec l’impermanence et la vacuité de tous les phénomènes. Pour les bouddhistes, tout est vacuité (synyata) ; les phénomènes sont vides de substance propre car ils ne sont jamais créés à partir de rien (ils sont toujours dépendants d’autres phénomènes ou agrégats et ils se transforment sans cesse) ; de ce fait, un phénomène, quel qu’il soit, ne peut être défini par une nature qui lui serait propre, il est défini par l’ensemble des rapports qu’il a avec les autres phénomènes (le karma – loi d’interdépendance et de causalité) ; il n’existe donc aucune âme ni aucune essence à trouver, mais la simple agrégation de phénomènes conditionnés (skandha). Dès lors, les bouddhistes parlent d’anâtman (le non-soi). Et, plutôt que d’identifier un Soi, il décrivent différents niveaux de conscience. Tout d’abord vijnana : la conscience discriminante (ou connaissance discriminante) qui fait partie des cinq agrégats (phénomènes éphémères) qui forment l’Ego, et qui se décline en six modes de connaissance : visuel, auditif, olfactif, gustatif, tactile, et intellectuel. Ensuite alayavijnana : véritable conscience intégrative (conscience réceptacle de toutes les autres), elle aussi changeante et transitoire, à la fois source et produit du karma, cause et manifestation de klistamanas (le mental souillé qui, du fait de sa croyance en l’existence d’un Ego séparé, construit un Moi à partir de la conscience intégrative). Enfin amalavijnana : la pure conscience, absolument non personnelle et non duelle, dans laquelle se fond la conscience intégrative lorsque l’Éveil se produit.

Ainsi, pour les bouddhistes, il ne peut donc y avoir d’Absolu à rechercher ou à trouver, mais simplement une conscience pure (amalavijnana) qui, au-delà du mental, s’éveille et constate la vacuité de toute chose. Pour un bon nombre de philosophes bouddhistes cette pure conscience est immuable et permanente, ni produite, ni détruite, inconditionnée, au-delà de la pensée ; totalement libre, elle observe et contient tous les phénomènes sans s’identifier à eux. La notion de brahman de l’hindouisme correspond à cette pure conscience – la conscience-source, infinie, que l’on pourrait qualifier (comme le font parfois les bouddhistes à propos d’amalavijnana) de Conscience cosmique tant elle est vaste et contient tout ce qui est créé.

La non-dualité de la pure conscience dont il est question dans l’Advaita Vedanta hindouiste se retrouve donc dans le bouddhisme (particulièrement dans le bouddhisme Mahayana dont font partie le Chan chinois, le Zen japonais et le Dzogchen tibétain ; peut-être moins clairement dans le bouddhisme Theravada répandu en Asie du Sud-Est). Elle est présente dans le taoïsme (avec les concepts tao – la « mère du monde », principe qui engendre tout ce qui existe – et wu ji – la vacuité absolue, unité primordiale, réservoir de tous les potentiels, qui se manifeste à travers la dualité yin et yang du tai ji). On la retrouve dans la plupart des enseignements ésotériques des grandes religions ; par exemple dans l’expérience des grands mystiques chrétiens (comme les Pères du désert, Jean de la Croix, Maître Eckhart), dans le soufisme, ou encore dans la Kabbale juive. Ainsi que chez bon nombre de philosophes occidentaux (notamment chez les présocratiques Héraclite et Parménide, chez les stoïciens Sénèque et Marc-Aurèle, chez le néoplatonicien Plotin, ainsi que chez Baruch Spinoza, Arthur Schopenhauer, Edmund Husserl, Martin Heidegger et Karl Jaspers).

Sans forcément aller jusqu’à l’éveil mystique qui dissout complètement l’identité de l’Ego dans la pure conscience de l’unité de ce qui est, nous pouvons tous apprendre grâce à la méditation à nous désidentifier des agrégats qui constituent le Moi. Au-delà de la confusion de nos sensations, des perturbations de nos émotions et du bavardage de nos pensées, nous découvrons alors, en nous, un espace paisible et silencieux dans lequel l’Ego se désagrège en ses multiples constituants. Du coup, nous réalisons l’impermanence et la vacuité de ce que nous croyions être nous. Nous comprenons que le « je » qui réalise cela n’est encore qu’un des agrégats qui constitue le Moi (on pourrait assimiler ce « je » à la conscience alayavijnana). Ce « je » là s’écrit avec un « j » minuscule pour souligner son impermanence ; il sent, il perçoit, il éprouve, il pense, il dit, il fait, il possède ; son identité varie en fonction de ses actions (des actions qui sont en fait des réactions conditionnées) ; il est condamné à agir (disons même : à réagir) pour perpétuer son sentiment d’exister ; il ne connaît jamais la complète tranquillité. Plus notre méditation s’approfondit, plus notre « je » devient un « Je » que nous pourrions écrire avec un « J » majuscule pour en souligner le caractère non personnel et permanent. Ce « Je » là ne pense pas qu’il est. Il est. Il est hishiryo – « au-delà de la pensée » – disent les bouddhistes zen japonais. Il est wu wei – « non-agir » – disent les taoïstes chinois. Il est non-action (en tout cas non réaction), silence et paix, infinie sérénité, vacuité absolue, source de tous les possibles, pure conscience. Il ne peut dire que « Je suis ». Il est wu ji. Il est brahman ou amalavijnana. Il est Bouddha. Il est Allah. Il est Le Caché, Celui qui n’a pas de nom. Il est Dieu. Il est Soi. Peu importe comment nous l’appelons, ce qui compte ce ne sont ni les mots ni les représentations mais l’expérience que nous en faisons.

Faire l’expérience du Soi plonge notre Ego dans un espace paisible et silencieux où il se dissout. Cela ne veut pas dire que le Moi est détruit mais simplement qu’il ne dirige plus les mouvements de notre existence. L’espace du Soi est un lieu d’acceptation totale et entière de ce qui est – un lieu d’amour inconditionnel – qui permet de contempler le Moi tout en accueillant ses différents constituants dans la conscience, sans que celle-ci ne doive s’identifier à autre chose qu’elle-même en train de contempler le Moi. C’est un espace de liberté dans le sens où les réactions conditionnées du Moi, jusqu’alors non conscientisés, ne s’enchaînent plus de façon aussi automatique et chaotique. Des actions effectuées en pleine conscience peuvent alors être posées, inspirées par le Soi (sous la forme de véritables inspirations – intuitions), dans le but de perpétuer le silence et la paix du Soi.

La pratique méditative permet de découvrir que le silence et la paix du Soi sont toujours là, accessibles à l’arrière-fond (au-delà des sensations, des émotions et des pensées), comme un noyau profond recouvert par la personnalité (bavarde et agitée) de l’individu. Nous pourrions donc parler de l’Essence de l’être dans le sens où le silence et la paix du Soi (le silence et la paix de la pure conscience non personnelle) constituent la nature première et ultime de l’être – ce qui est présent depuis le commencement et qui sera présent jusqu’à la fin mais qui ne peut être perçu que dans l’instant présent. Le mot « essence » vient de essentia en latin, qui veut dire « la nature d’une chose », un mot qui vient de essere : « être ».

Postuler que notre nature véritable est pure conscience paisible, silencieuse et non personnelle implique que cette conscience est partagée par tous les êtres humains, devenant ainsi non pas la conscience de chaque individu mais la Conscience qui se manifeste en chaque individu. Cela pourrait laisser penser que cette Conscience existe de toute éternité. En d’autres mots : parler d’essence pourrait nous obliger à soutenir la thèse de l’existence d’un monde des idées distinct du monde des sens (comme le faisait Platon) ou d’un dieu transcendant et immortel dont la substance se trouverait en chaque individu. Opter pour ce genre de thèse obligerait alors à considérer la pure conscience du Soi comme un état absolument non conditionné par le mental et totalement indépendant du fonctionnement cérébral. Quelques chercheurs qui étudient les cas de NDE (expériences proches de la mort) envisagent cette possibilité. Néanmoins, la plupart des scientifiques considèrent que le phénomène que l’on appelle « conscience » est étroitement lié au fonctionnement du cerveau.

Pour eux, l’activité cérébrale engendre plusieurs types de consciences (nous avons vu que les bouddhistes parlent de plusieurs vijnana) : une conscience perceptive et discriminante (visuelle, auditive, olfactive, gustative, tactile, intellctuelle) qui dit « je vois, j’entends, je sens, je goûte, je perçois, je comprends » ; une conscience intégrative des précédentes (alayavijnana) qui procure une identité à l’individu en lui permettant de se percevoir comme un Moi qui dit « je perçois, je comprends et je pense donc je suis une personne », du fait de sa croyance en l’existence d’un monde formé d’objets séparés les uns des autres (klistamanas) ; et, enfin, une conscience capable de suffisamment de recul (amalavijnana) pour, dans un premier temps, observer la conscience intégrative en train de créer le sentiment personnel d’être un Moi et, dans un second temps, générer le sentiment non personnel de l’existence d’un Soi originel et universel qui dit simplement et sereinement « Je suis conscient » et même plus simplement encore « Je suis ». Cette conscience pure n’émergerait que dans certaines conditions, soit spontanément (comme cela se produit lors d’une fulgurance de conscience ou lors de ce que l’on appelle un Éveil spontané), soit au cours d’une quête spirituelle (durant laquelle l’entraînement au calme mental et à l’amour inconditionnel prépare à un Éveil qui se produit sans que l’on cherche à l’obtenir). La pure conscience jaillirait alors au-delà du mental, totalement déconditionnée des automatismes mentaux, sans qu’il n’y ait plus d’identification à une conscience qui dirait « je suis conscient d’être ceci ou cela », pouvant seulement constater que « Je suis » (« Je suis indépendamment de ceci ou de cela). Cette pure conscience (que nous appelons aussi le Soi) ne pense pas, elle n’interprète pas, elle n’explique pas ; elle ne sait rien à propos des êtres et des choses, elle les connaît ; elle perçoit l’essence calme et paisible qui est en tout ; elle communique de Soi à Soi, dans un plan de transcendance où les notions de temps et d’espace n’ont plus lieu ; elle contemple la vacuité de tout ce qui se manifeste (elle voit que rien n’existe en dehors de l’interdépendance des phénomènes) ; elle est la vacuité absolue (l’espace paisible et silencieux qui n’est pas vide mais tongpa nyi, comme disent les Tibétains – tongpa : le vide inconcevable, nyi : la possibilité que tout peut advenir ; cette vacuité qui est un vide plein, un espace de tous les possibles, le lieu où, grâce à l’interdépendance des phénomènes, tout peut apparaître, se transformer et disparaître). Cette pure conscience non personnelle embrasse l’unité du monde, elle est « tournée vers le tout », tant à l’intérieur de l’individu qu’à l’extérieur ; elle englobe l’univers (unus en latin : un ; versus : tourné vers), elle devient universelle. Telle une lumière, elle diffuse sa sagesse à travers un bon sens relié à l’essentiel, dans le respect de l’équilibre et de l’harmonie qui permettent à la vie de se perpétuer.

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